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En 2011, on comptait 550 habitants à Élie, au Manitoba.
Ce village peu connu, situé entre Winnipeg et Portage La Prairie, s’est fait connaître en juin 2007, par la visite d'une des plus puissantes tornades au monde. Mais Élie, c’est aussi le berceau francophone où est né Louis Léo Bernardin, le 9 ͤ  de 12 enfants, qui nous raconte la vie de sa famille.

TABLE DES MATIÈRES

D’abord, où se trouve Élie?

 

Parmi tous ceux qui me liront, il s’en trouvera certainement un bon nombre qui n’auront pas la moindre idée où se trouve Élie. Bien sûr, les gens de la place pourraient s’y rendre les yeux fermés.

 

Il y a, au centre du Canada, une province qui s’appelle le Manitoba. Comme toutes les provinces canadiennes, elle est traversée par la route transcanadienne qui porte le numéro 1. En plein milieu, entre Winnipeg et Portage La Prairie, elle est coupée par la route 248, et c’est exactement là, du côté sud, que se trouve Élie. De là à dire qu’Élie serait le nombril de la province, il n’y a qu’un pas.

 

Je suis né à Élie dans la municipalité de Cartier en juillet 1934, le 9 ͤ  d’une famille de 12 enfants, fils d’un charpentier et fermier en même temps, et d’une mère généreuse et travaillante, avec un cœur à la bonne place.

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​​Notre maison

 

On pourrait presque dire que notre maison était située sur une île parce qu’il y avait la rivière La Salle à l’ouest, les Bouchard au nord avec une clôture qui séparait le terrain et l’étable, et la coulée à l’est, ce qui formait une espèce d’île.

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La maison n’était pas tellement riche, mais avec les années, le père et Marcel, mon frère, avaient agrandi la maison. Ils l’ont réparée et ont fait des ajouts à un point tel qu’elle était devenue très confortable. On entrait par le côté est de la cuisine, avec la dépense (pantry) au sud, au nord il y avait le salon, et la chambre à coucher du père et de la mère dans le coin nord-ouest. Les enfants avaient quatre chambres en haut, la chambre de Fleurette à gauche en haut de l’escalier, la chambre à tuyaux à droite pour les petites filles, un peu plus loin c’était la chambre des grandes filles, et la chambre des garçons était un peu à gauche, passée la chambre de Fleurette.

 

J’ai mentionné la chambre à tuyaux parce que les tuyaux qui venaient du poêle en bas traversaient la chambre et l'on appréciait cela, car il faisait toujours chaud dans cette chambre, surtout l’hiver pendant les gros froids. Nous avions une cave creusée dans la terre. Des années plus tard, nous avons levé la maison et creusé en dessous pour y faire une cave en béton afin d'améliorer son apparence et d'avoir plus d’espace. On avait une fournaise à bois et l'on commençait à avoir des congélateurs. La famille était nombreuse et il nous fallait un peu plus d’espace. Dans la cave de terre, on gardait les patates et par-dessus les patates, on plaçait des planches, souvent des portes de wagon à charbon qui étaient propres, et l'on mettait les choux à l’envers par-dessus, ça nous permettait ainsi d’avoir des choux pour l’hiver. Ensuite, on a creusé une citerne pas loin de la cuisine pour garder l’eau, afin d'alimenter la pompe dans la maison, c’est là qu’on y ajoutait de la glace en hiver. Tout près de la maison, au sud, on avait installé un réservoir pour y recevoir les eaux usées de la cuisine. Ce n’était pas un cadeau le printemps, il fallait une pompe spéciale pour pomper cette eau et éloigner les égouts de la maison.

 

On avait un puits de l’autre côté du hangar; mon père avait repoussé un tuyau de la cave de la maison à dix pieds de profondeur – 100 pieds de longueur – vers le puits et pas tout à fait au centre, mais très bien réussi, et l'on pouvait retirer de l’eau salée pour les toilettes, le lavage du linge et pour d’autres usages. Au nord de la maison, il y avait un bâtiment d’entreposage qu’on appelait « la shed à miel », c’était pour entreposer les choses de valeur et extraire le miel pour le conserver. Il y avait là aussi toutes sortes d’autres matériaux en entreposage. En plus, à l’approche de Noël, notre mère préparait des lèchefrites remplies de blé soufflé au sucre à la crème. Mais le moment venu de s’en servir, il n’en restait pas beaucoup. Chaque fois qu’on allait chercher quelque chose dans le hangar, on s’en payait un morceau. Ensuite au sud-ouest de la maison, tout près de la rivière, nous avions une glacière (c’était comme un puits carré 4 x 5 de 15 à 20 pieds de profondeur) et l’eau était toujours un peu froide et fraîche. On gardait beaucoup de choses, là, telles que des bocaux de crème, du beurre, de la viande, etc. que l’on descendait dans un contenant ouvert muni d’un câble. Quand on en avait besoin, on tirait sur la corde et on les montait pour s’en servir, et ensuite on les redescendait.

 

Parfois les câbles se cassaient et l'on renversait de la crème ou du lait dans l’eau et il fallait tout nettoyer. Plus tard, on a construit un garage double au nord sur la ligne à Bouchard pour les autos, les camions et le tracteur. En avant à l’est, une étable qui y est encore aujourd’hui. On s’en servait pour les animaux et pour engranger le foin, la paille, les moulées, etc. On avait au moins deux chevaux en tout temps, et souvent quatre ou six, une dizaine de vaches, des ports à cochons, des ports à veaux et ainsi de suite. On avait un port spécial pour garder les betteraves rouges (pour les animaux), et en hiver, quand les vaches en avaient assez de leur nourriture quotidienne, on leur donnait « une traite » de betteraves rouges. On aurait dit que ça les encourageait à nous donner plus de lait. Ce que l’on faisait aussi était de ramasser les queues de betteraves à sucre à l’automne pour en faire de petits tas tout près de l’étable et l’hiver, de temps en temps, on allait en chercher pour en mettre sur le foin que l'on distribuait  aux vaches. Eh! Monsieur. C’était quelque chose qu’elles aimaient à en mourir. Il ne fallait pas leur en donner trop, car le lait goûtait un peu la betterave et elles pouvaient nous faire des dégâts. Je reviens aux 80 acres que mon père avait achetés de l’autre côté de la rivière, et aux 30 acres tout près de la rivière, et derrière l’étable. Un morceau en avant qui rejoint le village avait 11 acres. On s’en servait pour semer du grain, des betteraves, etc. Mais après quelques années, des gens ont commencé à nous demander des lots pour s’installer, car c’était à proximité du village. Alors, on a vendu des lots et ça rapetissait le morceau de terre. Marcel s'est bâti sur le coin en face du nouveau pont, il a bâti deux ou trois maisons en arrière de cela pour louer ou vendre. Raymond, lui, s’était construit le long du chemin qui s’appelle aujourd’hui le chemin Bernardin. Ça mangeait un peu dans les 11 acres que nous avions. On avait aussi un grand jardin entre la coulée et Marcel, qui produisait des framboises, des légumes, etc. Chaque samedi surtout, il fallait cultiver le jardin. Il fallait un cheval, soit le grand King, la Queen ou Pauley pour le cultivateur, mais quand c’était le tour de la Queen, elle s’en allait dans les 11 acres à l’extrême est et faisait semblant de se sauver. Il fallait prendre l’engin pour courir après elle pendant 10 à 15 minutes. Après avoir couru tout ce temps-là, elle revenait à la porte de l’étable, fatiguée, et là, on pouvait l’atteler et cultiver le jardin. La vieille Pauley, la blonde de Fernand, avait aussi droit à son tour sur le cultivateur. Mais étant un peu plus vieille, et fatiguée, après une couple d’heures d’ouvrage, elle se rangeait les pattes d’en arrière et piétinait les feuilles de chou pour nous envoyer un message très clair : C’est assez.

 

C’est dans les années cinquante que nous avons pu commencer à recevoir les services d’électricité à Élie. Je me rappelle que nous avons été parmi les premiers à la faire installer chez‑nous. Je me souviens aussi que c’est l’étable qui a été la première servie.

 

On ne pouvait pas utiliser une ampoule de plus de 15 watts. C’était quand même une amélioration comparativement à l’usage du fanal et aussi beaucoup moins dangereux. Avant tout ça, je me souviens de l’intérêt et des démarches de mon père pour nous obtenir les services d’un médecin. Je ne l’ai pas connu, mais un des premiers médecins était le Dʳ Marselets. Je vois un cheval attelé à un buggy, c’était son mode de transport, et l’on me dit que souvent à cause du froid, le médecin prenait un coup de petit blanc. Le cheval, lui, le savait et se rendait à l’étable par lui-même quand il le fallait.

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D’où vient le nom d’Élie?

 

Dans une section sur la collectivité à l’ouest de Winnipeg du livre Noms géographiques du Manitoba publié par Conservation Manitoba, on trouve les renseignements suivants sur Élie :

« Le bureau de poste est un point ferroviaire du Canadien National qui a été établi en 1898. Douglas, en 1833, prétend que l’endroit a été nommé en l’honneur d’Élie Chamberland, un hôtelier de Saint-Boniface qui se lançait en affaires ici, au printemps de 1899, et qui est décédé au mois de juillet. Un dossier officiel de la province du Manitoba signale toutefois qu’Élie Chamberland et Élie Dufresne ont nommé le point ferroviaire du Canadien National d’Élie en leur honneur. »

Un monsieur Lussier suggère, en 1978, que le nom du district est celui d’un des premiers pionniers français nommés Élie. Sans doute celui qui souhaitait que ses enfants soient éduqués et qui a adopté plusieurs enfants pauvres pour enfin avoir une grande famille et ainsi avoir le nombre d’élèves requis pour la fondation d’une école.

 

L’école figure sous le nom de Dufresne sur une carte de Chattoway de 1921 sur le quart nord-est section 2-11-3-0. En 1975, M. Le Garland donne les deux origines et ajoute que les Dufresne étaient commerçants ici, et que sur son épitaphe il est écrit « fondateur d’Élie ».

 

Léa Dufresne, fille d’Élie Dufresne, est devenue plus tard l’épouse de Louis Bernardin, mon grand-père.

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Mon grand-père, Louis Bernardin

 

Joseph Bernardin, né en 1826 de Jean-Baptiste Bernardin (1784) et Marie Charlotte Taillefer, est décédé en 1915. C’est de l’union de Joseph Bernardin et Marie Péloquin que vient mon grand-père.

 

Louis Bernardin est né le 17 juin 1856 et est décédé en janvier 1950, en Californie. Peu de temps après son arrivée à Élie dans les années 1912, il construit un édifice pour jouer au billard, édifice qui abrite aussi un petit magasin.

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Il veut aussi construire un pont pour traverser la rivière de la Poule d’Eau, dans le pays de Gabrielle Roy, mais ne réussit pas à obtenir un permis du gouvernement fédéral.

 

Alors, c’est là que mon grand-père et ses deux garçons, Alphonse et Willie décident de déménager à Los Angeles.

 

Quand mon grand-père part pour la Californie, dans les années cinquante, il laisse la charge du billard-magasin à mon père, Adonaï. Finalement, on en fera un restaurant, et en 1942, la propriété est vendue à la Division scolaire du Cheval blanc pour y installer leur siège social.

 

De Louis Bernardin et Léa Dufresne (fille d’Élie Dufresne) vient la famille de mon père, une famille de huit enfants. Il y avait Mariette Bernardin, née le 1er mai 1899, Willie Bernardin, né le 2 février 1896, Yvonne Bernardin, née le 31 janvier 1902, Alphonse Bernardin, né le 25 mars 1891, Adonaï Bernardin, mon père, né le 30 octobre 1897, Magloire Bernardin, né le 25 octobre 1892, Lauria Bernardin, née le 21 juillet 1903, qui a enseigné à l’école de Keewatin, une grande partie de sa vie comme religieuse de la congrégation des Sœurs Jésus- Marie, et Dora, ou Rose-Marie Bernardin, née le 15 juin 1884.

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Ma mère, Angèle Dupuis

 

Angèle, fille d’Adélard Dupuis et de Marie Louise née Lambert, est née le 8 mai 1897 à Saint-Jean-Baptiste, au Manitoba, la septième d’une famille de onze enfants : Alphonse, Edmond, Wilfrid, Omer (surnommé oncle King), Maria, Jeanne, Olivine, Albert, Antoine et Alfred. Je crois que c’est Albert que nous avons surnommé Pitou.

 

Comme bien des familles à cette époque, c’est du bon monde. Quand je regarde leurs photos dans le livre des Dupuis en 1983, à la page 95, Adélard, son père, a ce regard non contestataire et doux. Tandis que Louise a un regard sévère, mais franc. De par leur ingéniosité, les femmes de cette époque arrivent à se façonner une vie plus belle qu’elle ne l’est en réalité. Elles sont en fait dominées, subjuguées par des règlements religieux inventés par des hommes prétextant que c’est la volonté de Dieu; les curés du temps leur font endurer une vie d’enfer au point où elles ne peuvent vivre leur sexualité, même en faisant leur devoir d’état et en mettant de nombreux enfants au monde. Ceci est souvent exigé par l’Église et supervisé par le curé de la paroisse lors de ses visites annuelles. J’espère qu’il y en a encore plus que ce que je pense qui ont réussi à se libérer sans avoir des remords de conscience.

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Comme dans toutes les grosses familles de ce temps-là, ma mère est élevée dans la plus grande simplicité. C’est-à-dire que le confort est rare et que le travail ne manque pas. La vie sur la ferme permet quand même de vivre dans le bonheur et la fierté, si l’on sait profiter de sorties telles que la messe du dimanche et les jeux sur les bords de la rivière Rouge. À l’âge de sept ans, elle fréquente l’école du coin connue sous le nom de l’École du Lac. Elle y passera quatre années, en dépit de tous les obstacles de ce temps-là; après quoi, elle restera à la maison pour aider soit aux travaux ménagers soit sur la ferme, comme c’est la coutume à cette époque.

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Angèle a dû développer très tôt son esprit d’amour et de charité pour ceux qui étaient dans la misère. En fait, elle a pratiquement consacré sa vie à aider les autres. J’oserai même dire qu’Angèle est devenue une femme recherchée parmi ses pairs grâce à sa disponibilité envers ses voisins.

 

Elle est facilement touchée par la peine et la misère des autres qu’elle ressent comme si c’était la sienne. Ce n’est pas facile d’être comme cela. Je cite un cas particulier d’une famille du canton, les Châtin. Madame était une Marcheterre qui vivait dans une vraie misère noire avec ses quatre enfants et un époux maladif. Un jour d’hiver, M. Châtin devient gravement malade. La fièvre ne le lâche pas et il n’y a aucun médecin. Finalement, les voisins le transportent au village en traîneau afin de prendre le train pour aller à Winnipeg.

M. Châtin meurt le jour même à l’hôpital d’une perforation de l’appendice. Quand on annonce la nouvelle à sa femme, se voyant seule dans la misère avec ses quatre enfants, la raison de celle-ci chancelle. Angèle, prise de compassion, va la visiter souvent.

Peu après, les autorités sont venues chercher les quatre enfants croyant que Mme Châtin ne pourra continuer à les garder seule. Cette dame, selon ma mère, a été prise d’angoisse au point où elle en est devenue folle et a dû être placée à Brandon dans une institution psychiatrique unilingue anglaise. Ma mère me parlait souvent de cette dame. Surtout après que j’ai été stationné à Gregg au Manitoba, qui était dans la même direction que Brandon, et pas tellement loin.

Un jour de 1959, lorsque ma mère vient me voir à Gregg, je lui suggère de l’accompagner à Brandon pour visiter cette dame. Je ne sais pas si vous avez déjà visité un asile de ce temps-là, c’est très semblable à une prison. Le trottoir mène à un perron gris et haut. À l’intérieur, c’était propre bien entendu, une institution. Nous voilà entrés; passés les portes de grillage en fer qui se ferment derrière nous, on nous installe dans une petite salle d’attente peinte d’un petit vert pâle, refroidie par un ancien prélart ciré et meublée seulement de quatre chaises dures et bien droites, et d’une table.

Après une quinzaine de minutes, qui me semblent une éternité, on entend finalement du bruit dans le corridor, ensuite un mélange de pas distincts dont l’un est traînant, laissant deviner que c’est notre patiente. La préposée entre avec une dame âgée d’au moins soixante-dix ans, d’environ cinq pieds et vêtue d’une robe indienne fleurie, neuve, trop serrée à la ceinture. À peine peignée, avec un rouge à lèvres trop foncé, emprunté pour l’occasion.

Cette dame paraît en bonne santé physique. Ses cheveux gris portés en toque ne sont pas très soignés. Assise devant nous, le regard fixé sur nulle part, comme si nous n’étions pas là, ma mère et moi. Ma mère lui dit bonjour et durant une vingtaine de minutes, tente d’entamer une conversation sur tous les sujets possibles. Mme Chatin, les mains bien serrées sur ses genoux, ne répond pas et ne manifeste que peu d’émotion, que le durcissement progressif de son visage à chaque question, après chaque phrase. Elle semble comprendre, mais après toutes ces années, n’a plus d’intérêt à converser. Ma mère se tourne vers moi, toute découragée. Finalement, elle regarde Mme Châtin droit dans les yeux et lui rappelle des souvenirs de ses quatre enfants quand elle demeurait à Saint-Jean-Baptiste, et là, ma mère se met à les nommer un par un en utilisant leurs petits noms. C’est alors que j’ai vu une grosse larme se former sous son œil droit, qui glissa lentement sur sa joue pour enfin disparaître dans son cou. Je croyais qu’elle allait s’ouvrir finalement et peut-être pleurer, mais non. Une larme seulement, ce n’est pas pleurer. Toutes ces années (de quarante à cinquante) l’avaient fermée comme un cercueil sur elle-même et elle refusa toujours de dire un mot. Ma mère tenta de la rejoindre avec un dernier regard, mais elle refusa, ne manifestant aucun signe de reconnaissance. Les dents serrées, les lèvres pressées l’une contre l’autre, cette dame est devenue toute rouge et semblait en avoir fini avec ce monde sans espoir. La préposée la prit par le bras et Mme Châtin, très volontairement, se laissa guider vers sa chambre. Et moi, la regardant aller, je me disais que ça aurait pu être différent si quelqu’un lui avait parlé dans sa langue. Un autre bon exemple d’assimilation, mais on n’en aura jamais la certitude.

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Mon père, Adonaï Bernardin

 

Lorsque son père décida de déménager à Los Angeles avec deux de ses garçons, Alphonse et Willie, Adonaï a choisi de demeurer à Élie et de continuer à travailler sur la ferme et dans la construction.

 

Le père était débrouillard, en plus d’être plutôt adroit et homme d’affaires. Par exemple, il entreprit de construire un pont au-dessus de la rivière La Salle, qui fut une réussite.

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Je me souviens vaguement que le père avait bâti un appui sur le parechoc arrière du Model A Ford pour bien y attacher son coffre d’outils, et il est allé se trouver de l’emploi à Vancouver. Il se rendit à Port Moodie et là, il trouva un contremaître qui s’occupait de réparer les quais. Quand le père s’aperçut qu’il fallait faire compétition avec une centaine d’hommes, il s’approcha du contremaître et lui proposa de travailler pour lui pendant une semaine gratuitement. Et après, s’il était satisfait, il lui donnerait un emploi. Après un hiver fructueux, il revint au Manitoba et reprit sa routine manitobaine.

 

Il me semble qu’on m’a déjà dit que le père pouvait sauter la barrière de l’enclos devant l’étable chez-nous, en plaçant un madrier contre la barrière et d’un seul coup passer par-dessus avec sa motocyclette. Peut-être qu’avec un élan pareil il pouvait se rendre à Batisse plus vite!!!

 

Adonaï s’est aperçu très vite que même s’il avait aidé et encouragé l’établissement du Manitoba Wheat Pool dans la région, il fallait plus que cela pour survivre et il cherchait une cash crop. Alors il a réussi à survivre avec la semence de millet pour les animaux l’hiver et le blé enregistré qu’il vendait pour la semence en Europe. Le blé enregistré dans les années entre 1945 et 1950 se vendait cinq dollars le minot. Il fallait que ce blé dur soit nettoyé très méticuleusement. Le criblage ne pouvait enlever le king head, une toute petite graine qui était très difficile de séparer du grain. Avant les récoltes, il fallait donc marcher au travers de tous les champs et ramasser ces plantes, une par une, et les entasser au bout de chaque rang pour être brûlées.

 

Avec ces quelques dollars, il pouvait se permettre de cultiver un champ de betteraves à sucre qui demandait beaucoup plus de main‑d’œuvre et d’équipement, mais au bout du compte, la récompense était rapide et des paiements pouvaient nous venir avant Noël. Quand la famille était jeune, je me souviens qu’à l’arrivée de notre père, après trois semaines ou un mois de travail dans le Nord, nous allions nous cacher sous les lits (du moins, c’est ce que je me rappelle) dans les chambres à coucher en haut. De plus, il faut se rappeler que les aspirateurs n’existaient pas en ce temps-là, alors on trouvait beaucoup de minous sous les lits.

 

Un automne, voulant superviser l’ouvrage de Raymond, faute d’avoir de l’expérience lui aussi, le père se rendit aux dix acres tout près de la famille Medwiduck pour s’assurer que tout allait bien avec le fauchage d’une parcelle de la terre à blé.

 

La Fordson attelée sur la faucheuse, Raymond avait fait plusieurs tours quand soudainement l’engin fit un saut pour envoyer le père dégringoler et retomber à cheval sur l’arbre de transmission. En une fraction de seconde, le père n’avait plus un seul morceau de linge sur le dos. Seulement ses souliers étaient intacts. Même ses bas étaient arrachés et entortillés autour de l’arbre de transmission. Miraculeusement, il n’était pas blessé, mais il a eu la frousse de sa vie.

 

Chaque année, nous gardions des abeilles bien logées aux quatre-vingts à l’abri des saules. C’était un passe-temps pour mon père. Au début de l’été, il fallait installer nos nouvelles abeilles dans leurs ruches bien nettoyées. Et avant la venue des fleurs, il fallait les soigner avec du sirop et surveiller pour que chaque ruche ne tue pas la reine, car cela causerait un vrai désarroi. C’est nous qui, très souvent, étions pris pour nettoyer les ruches et les cadres pour éviter la maladie. Il fallait les gratter avec un couteau à mastic et ensuite les désinfecter avec la torche à soudure. Une année, sans demander à personne, les inspecteurs du gouvernement avaient mis le feu à toutes nos ruches à cause de cette fameuse maladie. Nos voisins apiculteurs ont subi le même sort. Ce n’est pas que les abeilles demandaient beaucoup de temps, mais il fallait être là quand elles demandaient de l’attention. Au début, il fallait les visiter deux fois par semaine, ensuite, une fois. Quand tu voyais une nuée d’abeilles au-dessus des ruches, tu savais que la reine était morte et qu'il fallait la remplacer. Le père était habitué et savait quoi faire. Chaque automne, on plaçait du poison à l’entrée de chaque ruche, on la couvrait avec une toile et après quelques minutes, le tour était joué. On creusait un trou dans la terre et on brassait chaque ruche pour faire tomber les abeilles mortes afin de les enterrer.

 

Il y a des apiculteurs qui gardaient leurs abeilles dans un local refroidi pour l’année suivante, mais ça, c’est une autre histoire pour un autre moment. Mon père trouvait que ça prenait trop de temps et trop d’attention pour ce que ça donnait. Le miel était un aliment important pour toute la famille chez-nous. Quand nous étions sept ou huit qui allaient à l’école, il fallait, chacun à notre tour, rentrer un bocal de miel de quatre livres le soir et le déposer sur le réchaud du poêle à bois, afin qu’il soit mou pour le déjeuner du lendemain. Nous pouvions manger un bocal complet en un seul déjeuner, alors c’était important de ne pas l'oublier; non seulement c’était dur sur les couteaux, mais c’était dangereux de se faire étrangler par les autres membres de la tribu.

 

Un intérêt vraiment exceptionnel qu’avait mon père, maintenant que j’y pense, était l’éducation. Je ne sais pas si c’est le fait qu’il travaillait à la construction d’écoles et qu’il était en étroite collaboration avec les inspecteurs du gouvernement qui l’a intéressé à devenir le secrétaire-trésorier pour la Division scolaire d’Élie, pendant une bonne vingtaine d’années. Quoi qu’il en soit, il a pu apporter beaucoup de bienfaits au bénéfice de la Division scolaire d’Élie en étant lié de très près aux inspecteurs du gouvernement. Les réunions avec les commissaires scolaires avaient lieu le plus souvent dans la cuisine chez-nous. C’est peut-être là que j’ai commencé à m’intéresser à la politique quotidienne, car je trouvais les conversations très intéressantes. Dans le conseil, il y avait Aimé Bouchard, Hector Désilets, le père, Jos Barrette, Oris Aquin et d’autres personnes. Un des points importants qui se discutait autour de la table était le salaire des institutrices, les Sœurs de Notre-Dame-des-Missions, je me souviens qu’elles gagnaient 25 $ par mois.

 

Je ne me rappelle pas s’ils avaient augmenté le salaire de 25 $ à 30 $ par mois, mais je me souviens que pour un homme qui ne sacrait pas, mon père avait quand même dit « bâtard », son juron préféré, et il me semble que c’est après cela que la décision avait été prise en faveur des sœurs. Ensuite, il lui a fallu convaincre ses acolytes que des balançoires dans la cour de l’école étaient nécessaires ainsi que des bâtons et des balles molles : un ensemble pour les filles et un ensemble pour les gars.

 

Pour s’amuser un peu, quand mon père jouait au curling avec son ami M. Charles Payment, au lieu de viser le balai, il s’amusait à viser la jambe gauche et parfois la droite pour tromper l’adversaire.

 

Mon père a subi un malaise cardiaque plus sérieux que d’habitude. Âgé de plus de quatre-vingts ans, il fut hospitalisé, il avait aussi un anévrisme qui était inquiétant. Le chirurgien lui conseilla de subir une intervention. Lors d’une de mes visites, il me confia qu’il ne voulait pas prendre ce risque. Avec mon encouragement, il prit la décision de rentrer à la maison sans subir d’opération chirurgicale. Il est décédé le 23 novembre 1989, à l’âge de 93 ans.

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Mon père Adonaï Bernardin et ma mère Angèle

On me dit qu’Adonaï a rencontré Angèle Dupuis lors d’une cérémonie quelconque.

 

Les Sarrasin et les Dufresne de St Barthélemy se rencontraient souvent chez les Dupuis de Saint-Jean-Baptiste au Manitoba. Léa Bernardin, fille d’Élie Dufresne, avait épousé un Sarrasin. Ces mêmes gens se rencontraient soit à Saint-Jean-Baptiste, soit à Saint-Joseph ou à Élie au Manitoba. Ces visites entre Élie et Saint-Jean-Baptiste se multiplièrent au point où Jeanne, sœur d’Angèle, épousa Magloire, frère de Bé Adonaï, ils s’installèrent ensuite à Élie dans la maison du grand-père Louis pour un modeste loyer dans les années 1920. Quand Jeanne était malade, Angèle venait l’aider, elle et ses enfants.

 

À un moment donné, Adonaï s’est acheté une Harley-Davidson et à chaque occasion qu’il pouvait trouver, il se rendait chez Adélard et Louise Dupuis pour visiter leur fille Angèle, la quatrième de huit enfants.

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Après son mariage, le 1er février 1921, Angèle devait se sentir chez elle en laissant les rives de la rivière Rouge pour s’installer à quelques pieds de la rivière La Salle à Élie.

 

Angèle et Adonaï ont eu 12 enfants. Le plus vieux, Marcel, est né en novembre 1922. Ensuite vint Raymond, né le 7 février 1924 et décédé le 13 mai 1982, suivi de Fernand, né le 26 juin 1925 et décédé le 31 décembre 1995. Laurette, née le 9 octobre 1926, Denise, née le 15 avril 1928 et décédée le 24 décembre 1934, l’année où j’ai vu le jour. Lucette, née le 15 septembre 1929 est décédée le 2 juin 1985. Fleurette, née le 18 avril 1931, Marthe, née le 2 mars 1933 et Louis, né le 18 juillet 1934. Yvonne, née le 18 novembre 1935, Idola, née le 28 novembre 1936 et Georges, le 8 février 1938.

 

La coulée qui se jetait dans la rivière venait de loin. Elle faisait comme un grand cercle et laissait la maison et l’étable comme sur une île. Quel cauchemar d’élever une famille de douze enfants, sept garçons et cinq filles, près de ces torrents au printemps, ces rives vaseuses en été et ces grands trous qu’il fallait faire pour couper la glace afin de la vendre en hiver.

 

Adonaï donnait à Angèle tout le nécessaire afin qu'elle puisse élever sa famille, mais il était souvent parti loin de la maison pour aller travailler. Je suis certain que les plus vieux, Marcel, Fernand et Laurette, l’ont toujours aidée et ont pris chacun leur part de responsabilités nécessaires pour élever une famille nombreuse et grandissante. Mais même dans ce cas-là, c’était elle la responsable de la maisonnée à titre de mère de famille.

 

Elle dirigeait et participait aux travaux des champs, elle était maîtresse de son jardin et agissait à titre de conseillère pour les femmes des alentours qui, elles, en retour, propageaient sa sagesse. La journée commençait par la traite des vaches ce qui incluait : les soigner, les faire boire, nettoyer le fumier; ensuite le poulailler, la cueillette des œufs, leurs besognes quotidiennes, quoi. Ensuite, c’était le déjeuner, la préparation pour l’école. Finalement, le silence en lavant la vaisselle et en planifiant le repas du midi et du soir.

 

Adonaï avait acheté, avec de l’argent emprunté, un morceau de terre (quatre-vingts acres) tellement sale qu’on aurait pensé que son prédécesseur l’avait ensemencé avec un assortiment de graines de mauvaises herbes : c’est ce que nous appelions des agrains. Angèle, sans savoir ce qui lui pendait au bout du nez, avait déjà l’œil sur les trois acres de l’autre côté de la coulée pour son jardin.

 

Après ces étés assez mouvementés et les récoltes engrangées, pour raccourcir les longs hivers, le père allait souvent en Californie avec ma mère pour rejoindre ses deux frères et ses deux sœurs qui étaient bien installés aux  alentours de Los Angeles, surtout dans les dernières années à l’approche de leur retraite. Ils nous revenaient reposés et prêts pour une autre année de travail.

 

Au fur et à mesure que les années passaient, et que la famille grandissait, les responsabilités de tous les jours changeaient de mains entre les enfants afin de pouvoir faire face aux responsabilités qui n'en finissaient pas.

 

J’étais pour dire qu’elle était organisée pour pouvoir accomplir toutes ces tâches-là, mais je me corrige. Il fallait qu’elle s’organise, car elle n’aurait pas vécu jusqu’à 71 ans. Comme dans bien des cas de familles nombreuses, il y avait des malades et des infirmités qui apportaient un surcroît à la mère de famille. Chez nous, c’était Denise qui est venue au monde avec une grosse tête d’eau. Je crois que le terme médical pour cette maladie est encéphalopathie. Elle est morte l’année où je suis né, à l’âge de six ans (1928-1934). C’était peut-être par permission spéciale parce qu’Angèle en avait beaucoup à faire. Une autre occasion où j’ai vu Angèle avoir de la peine, c’était un samedi. Angèle, Fleurette et moi étions en train de casser du grain, en d’autres mots, faire la moulée. Nous étions tous blancs comme de la neige (poussière de farine). Un messager de chez les voisins Bouchard, Marcel, est venu transmettre un message à Angèle. Pour que Marcel se soit dérangé pour venir dans un temps pareil, ça devait être sérieux. Quand on lançait le casseur à grains, c’était pour de bon et pour en finir. La mère s’est mise à pleurer et ses larmes qui descendaient le long de son visage lavaient cette poudre blanche sur ses joues. On venait pour lui annoncer que son frère Albert, surnommé Pitou, avait été tué à la chasse. Pitou marchait entre deux de ses frères au travers d’un champ ouvert, et sans carabine, car il n’était pas chasseur.

 

Un étranger au loin s’était mis sur un seul genou et avait tiré avec sa carabine de chasse au milieu des trois. Je n’en sais pas plus long. Étant jeune je n’avais pas posé de questions.

 

Le vendredi, avec son programme chargé, il fallait qu’elle trouve du temps pour faire une cuisson de pains, une douzaine au moins. Quand on arrivait de l’école à la course, on pouvait se régaler d’une bonne tranche de pain frais couvert d’une couche de crème épaisse (la crème fermière), et y laisser fondre également une couche de sucre brun. Pliée en deux pour ne rien perdre, on mangeait une de nos récompenses de la semaine, mais jamais deux, car il fallait se garder de la place pour le souper. C’était aussi pour nous faire oublier notre semaine en classe et nous préparer pour notre fin de semaine. Je dois vous avouer que ça valait la peine. Nous n’avions pas de fruits hors saison, nous n’avions pas de bonbons, ou très rarement. Si nous n’étions pas trop pressés, le sucre brun fondait dans la crème et nous pouvions en ajouter une autre couche en faisant bien attention de ne pas en échapper. Ça, c’était bon! Inoubliable! Je peux encore le voir et y goûter. Ça dépasse tout ce que les jeunes d’aujourd’hui peuvent manger.

 

Il ne faut pas oublier que dans ces années-là, il n’y avait pas de sacs en plastique ni de contenants en plastique pour mettre de côté les restants. Pas de congélateur à réfrigération élevée. Alors les restants importants comme la crème, le lait et le beurre étaient descendus dans une glacière qui était en fait un puits ouvert d’une quinzaine de pieds de profondeur, souvent creusé tout près d’une rivière pour avoir un échange d’eau, et c’est là que nous gardions les aliments pour quelques jours.

Angèle, comme toutes les femmes de cette époque, rinçait les couches à la rivière. C’est une autre raison pour laquelle les gens se construisaient le long des rivières, pour profiter des petits services que la rivière pouvait leur rendre. Je me souviens qu’à l’âge de six ans, je jouais derrière la maison chez nous avec Georges Bouchard (Porky). La mère arrive avec son seau de linge à rincer. Elle s’avance sur le quai (madrier du petit pont, 12 pouces de largeur), s’accroupit pour rincer et se relève pour tordre le linge, après quatre ou cinq fois de cet exercice, elle perd l’équilibre et tombe sur le dos, de toute sa longueur, dans deux pieds d’eau. Nous voilà, Georges et moi, pouffant de rire, et tout ce temps-là, la mère se retirait laborieusement de ce lieu, très humiliée. Je me souviens que nous avions été disputés sévèrement, mais c’était trop drôle pour laisser passer cela et elle le savait.

 

Toutes ces situations-là demandaient de l’ingéniosité de la part d’Angèle et de toutes les autres femmes dans la même situation. Alors, elles passaient l’automne à faire de la mise en conserve de rhubarbe, de fruits sauvages, de prunes du jardin, de pommettes du jardin; ensuite de petits pois, de fèves, de carottes, de tomates, de jus de tomates et de cornichons, parfois de la choucroute. Les cornichons étaient aussi faits dans un croc ancré avec un couvercle en bois, tenu sous pression par une roche dans le but de tenir les concombres dans la saumure.

 

Il ne faudrait pas oublier non plus les lavages du lundi. Je ne sais pas si je peux rendre justice à la situation, mais je peux essayer d’écrire ce qui se passait. Déjà, le dimanche, il y avait beaucoup de linges sales accumulés durant la semaine et le lundi matin, après que les hommes étaient partis pour faire leur journée de travail et que tous les enfants avaient débarrassé la maison pour aller à l’école, c’est là que la mère s’installait dans la grande cuisine, faute d’espace ailleurs. Elle faisait chauffer de l’eau sur le poêle à bois tout de suite après le déjeuner, la laveuse prenait sa place dans le milieu du plancher et tout se mettait en marche. Le linge trié par terre laissait déjà prévoir la longueur de la journée. Premièrement, il fallait faire bouillir les mouchoirs, les couches déjà rincées, etc. Les laveuses, qui étaient activées par un bras en bois, étaient à la main. Je me souviens de les avoir vues souvent en été. Il y en a qui pouvaient se payer un moteur à essence ou au kérosène, mais il fallait être dehors à cause de la senteur, et cela compliquait les choses. Aussitôt que l’électricité est arrivée, tout le monde s’est procuré une machine à laver électrique. Il faut se rendre compte que ce n’était pas simple comme aujourd’hui. Le linge lavable nécessitait beaucoup plus d’attention qu’aujourd’hui. C’étaient les mères et les filles qui étaient prises avec ce travail. De temps en temps, les hommes qui se trouvaient à la maison offraient leur aide afin de ne pas passer pour des sans-cœurs. Après tout cela, pour se reposer, Angèle s’assoyait dans sa chaise berceuse et raccommodait les fameux bas de laine qui, malheureusement après une journée d’usage, étaient encore troués, et c’était toujours à recommencer.

 

Angèle recevait aussi des requêtes pour reprendre un morceau de linge et pesait le pour et le contre des demandes. Pour moi, c’était de me faire une veste dans du vieux pour des courses à l’église, pour servir la messe, mais surtout pour retourner à l’école et faire face à tout ce monde, surtout les filles de ma classe.

 

Ma mère avait déjà remarqué ma fierté et s’appliquait pour qu’il soit acceptable. Elle ajoutait un petit bouton aux manches, une ganse à l’arrière, etc. Les fermetures éclair sont arrivées en dernier et elles remplaçaient les boutons. Il y avait toujours le même problème, et ça, c’était le collet! La pointe du collet à gauche tournait toujours vers le haut et je devais le replacer chaque fois. J’ai tout compris quand j’ai vu ma mère le faire une fois. Le collet est cousu à l’envers et ensuite viré à l’endroit, alors la couture donnait toujours les mêmes résultats. Même là, on devait penser que je me prenais pour Napoléon Bonaparte avec la main sur le cœur et sur mon collet en même temps.

 

J’ai trouvé une autre photo des bernaches qui posaient avec ma mère sur le perron de la maison. Malgré tout ce qu’elle avait à faire, elle trouvait du temps pour elle-même. De bonne heure le matin, souvent, elle se trouvait dans le milieu du jardin avec sa pioche. Malheur aux mauvaises herbes. Quelquefois, elle avait des maux de tête. Elle se faisait un bandeau et se l’attachait très serré autour de la tête. Après un bout de temps, elle disait qu’elle pouvait repousser son mal de tête. Des fois ça durait deux ou trois jours. Dans ces moments-là, le matin de bonne heure, elle en profitait pour échanger avec ses amies, premièrement, les deux bernaches, qui l’attendaient sur le perron chaque matin. Après qu’elles avaient eu l’attention voulue, elles retournaient à la rivière parmi les écureuils, de différentes couleurs, qui se tenaient le long de la rivière La Salle, noir, brun, roux, etc.

 

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Il y avait aussi une pie qui venait faire son tour. Pour la faire venir sur le perron, Angèle n’avait seulement qu’à l’appeler : « Maggie, Maggie », et en peu de temps, elle était là. Les pies aiment les choses qui brillent, alors un beau jour, Maggie a apporté une surprise à Angèle. Elle lui a apporté un beau stylo, rare dans ce temps-là. Angèle le regarda attentivement et s’aperçut que le nom sur le stylo était celui de Lionel Bouchard. Après l’avoir appelé au téléphone, Lionel s’exclama justement qu’il cherchait son stylo. Il demeurait à environ deux kilomètres de chez nous.

 

Je me souviens, à l’âge de sept ou huit ans, que ma mère, qui cherchait toujours à offrir son aide, a su que Matante Pitoune n’était pas bien. Matante Pitoune était mariée à Archile Plamondon qui travaillait à Dacotah, à six kilomètres d’Élie, sur le chemin de fer. Elle enjôla Raymond et le fit atteler Prince sur le traîneau, et sur l’insistance de Louis, ils se rendirent à Dacotah pour y passer l’après-midi. Le froid faisait tout son possible pour traverser la peau de vache qui nous couvrait du nez jusqu'aux pieds. Le fouet était toujours là, battant au vent, mais Prince nous a fait honneur par sa vitesse et sa volonté de rejoindre l’étable chaude qui l’attendait.

 

Avec toute la bonté qu’Angèle pouvait démontrer, elle ne pouvait pas endurer la souffrance chez les animaux. Par exemple, chaque automne, il y avait toujours des chats errants qui arrivaient chez nous et qui passaient leur temps à miauler, à longueur de journée, sur le perron. Alors, ceci l’ennuyait. Elle nous attendait et à notre retour de l’école, elle nous faisait mettre les chats dans un sac attaché et on allait le lancer aussi loin que l’on pouvait dans la rivière.

 

Je me souviens d’un autre épisode où Fleurette et moi marchions vers le pont de perches pour exécuter un autre meurtre. Aussitôt fait, Fleurette et moi nous sommes retournés vers la maison avec un sentiment de bourreaux et d’exécuteurs. À notre grande surprise, arrivés à la maison, le fameux chat était assis sur le perron, il léchait son poil mouillé et nous regardait avec un air inquisiteur. Nous n’avions pas osé prendre un bon sac, alors le chat avait tout simplement grugé le sac et en était sorti pour revenir à la maison.

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Mes frères et mes sœurs

 

Marcel Bernardin

 

Marcel, né le 6 novembre 1922, a dû arrêter ses études pour aider son père aux travaux de la ferme, ainsi que pour faire de la menuiserie et construire des écoles, ce qui finalement devint l’occupation principale d’Adonaï et de tous les garçons (et Fleurette), et a servi à chacun de point de départ dans la vie.

 

Le plus vieux de la famille aida son père à s’établir sur la ferme et à apprendre le métier de charpentier. Ensemble, ils ont construit un bon nombre de maisons, d’écoles, de presbytères, etc. dans tout le Manitoba.

 

L’emplacement de Marcel était l'endroit où était située l'ancienne étable de  mon père. Quand ils ont construit l’étable actuelle, ils ont transporté une partie du toit en un seul morceau. Avec les chevaux et des poulies, ils l’avaient monté à la hauteur de l’étable pour l’installer sur la nouvelle étable; pour une raison ou une autre, je ne sais pas si un câble a cassé, mais ils l’ont échappé et le toit est passé au travers de l’étable et s’est effondré sur le rez-de-chaussée. J’étais un p’tit gars dans ce temps-là, ça devait être dans les années 1937-38.

 

Il avait été exempté de la Deuxième Guerre mondiale pour travailler la terre et de plus, il n’avait pas une bonne santé. Il allait souvent manger un bol de soupe chez Angèle avant de se rendre chez lui pour prendre son repas. Il était marié à Antoinette Dupuis, de Saint-Jean-Baptiste. Elle lui donna six filles, comme elle disait si bien « dans la langue et la foi de nos pères ». Elle a terminé son école normale et enseignait à l’école Chabot dans les cantons de Saint-Eustache. Après une vie de travail, il prit sa retraite et continua ses multiples métiers. Il s’est adonné à son passe-temps favori, « gosser du bois », faire des sculptures sur bois de tout genre. Il devint habile avec les animaux sauvages. Leur famille compte six filles : Marcella, Colette, Jocelyne, Élaine, Dianne et Danielle décédée à l’âge de 21 ans, le 18 janvier 1982.

 

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Le premier tracteur conduit par Marcel

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Raymond Bernardin

 

Raymond est né le 7 février 1924 et décédé le 13 mai 1954. Lui aussi a participé aux travaux de la ferme pour apprendre le travail. Il est allé au chantier avec Marcel à Kapuskasing en Ontario, lui, comme aide-cuisinier (le travail était moins dur). À l’âge de 16 ans, son père alla le chercher deux fois aux Baraques de Fort Osborne où il cherchait à s’enrôler. La troisième fois, il l’a laissé là.

 

Souvent, Raymond s’évadait de son camp d’entraînement, faisait du « pouce » pour se rendre à Élie, fumait quelques cigarettes, les écrasait bien en vue sur le perron, pour être sûr que sa mère les voie. Elle savait alors qu’il était venu. Parfois, quand elle pouvait se le permettre après avoir reçu son argent de la vente de crème, elle lui laissait quelques piastres dans une cachette déterminée.
Il lui fallait ça, pas nécessairement la piastre, mais ce lien d’appartenance. Une fois stationné à Shilo pour de l’entraînement plus sérieux, il s’évadait de là aussi pour venir voir ses blondes d’Élie et de Winnipeg. Il « sautait » sur les trains de fret et quand le train s’arrêtait pour faire le plein d’eau à Élie, il pouvait courir chez nous (un demi-mille), fouiller dans ses cachettes et retourner « sauter » encore une fois sur son train, qui était déjà en marche, pour la fin du trajet. Souvent il était placé en détention, pour absence illégale.

 

Une chance pour lui que nous avions une tour d’eau, tout près de l’écluse sur la rivière LaSalle. Ça lui donnait de bonnes occasions pour agrémenter ses voyages durant l’arrêt du train. Après six mois, il était rendu au front en France comme éclaireur. Angèle a pleuré cette décision pendant bien des années, même après l’armistice. Être éclaireur lui donnait toute la liberté qu’il chérissait, mais il y avait aussi des désavantages. Il fallait trouver l’ennemi et avertir les pelotons qui suivaient. Comme il me disait, il fallait trouver les éclaireurs de l’ennemi avant d’être trouvé. Il s’est bien rendu compte que ce n’était plus un jeu d’enfant. Le jour, c’était dangereux et difficile, aussitôt que tu bougeais, tu recevais des balles. Le meilleur temps, c’était le matin ou le soir. Le matin, si l’ennemi s’était perché dans un arbre une partie de la nuit, il fallait bien qu’il descende pour faire ses petits besoins. Le soir, au coucher du soleil, la lueur à travers les feuilles dénonçait ses occupants. Après ses trois blessures, il fallut qu’il développe une technique de pointe, qui consistait à demeurer caché, à l’abri d’un gros arbre, les yeux bien grands et la bouche ouverte pour aider son ouïe à capter le moindre changement chaque fois qu’il osait risquer un coup d’œil.

 

La plus grande blessure ce n’est pas lui qui l’a eue. C’est Angèle qui l’a eue au cœur, de savoir son fils au front. Vers la fin de ses exploits, Raymond s'approchait d’un petit village dans le nord de la France nommé Pendé- sur-Mer, pas tellement loin de Sainte-Valérie, un petit port de mer au nord-ouest de Paris. Étant l’éclaireur du jour, il perça les frontières du petit village avec la poussière des Allemands dans les narines. Ce soir-là, après que le contingent canadien eût rejoint Pendé, le maire du village s’est assuré qu’il y aurait une fête, qui était de mise, et que le Canadien qui avait repoussé les Allemands soit bien récompensé. Le maire avait trois ou quatre filles qu’il présenta à Raymond. Raymond, sans tarder, a choisi Valentine et a fini par la ramener au Canada. Chaque fois que je suis retourné pour leur rendre visite (6 ou 7 fois), j’étais connu comme le frère du Canadien, et si on se rendait au bistro du coin, on se faisait payer la traite à volonté. Des années plus tard, quand j’ai rejoint Raymond à Edmonton, il était un des contremaîtres dans la construction du nouvel aéroport. Il me confia la raison pour laquelle il était revenu en tant que prisonnier sur le bateau jusqu’aux Baraques du Fort Osborne à Winnipeg.

 

C’était parce que lui, étant dans le bois comme éclaireur quand la guerre a pris fin, n’avait pas été averti. Apercevant un officier allemand avec une lignée de soldats canadiens derrière lui, Raymond le descend, pour apprendre ensuite la triste nouvelle qu’il avait tué un homme pour rien. Il n’était pas le seul, d’autres comme lui ont subi le même sort. Ils l’ont donc arrêté. En Angleterre, ils lui ont enlevé son statut militaire et il aboutit à Winnipeg sous arrestation. Quelques semaines plus tard, la sentence a été renversée et son statut a été rétabli.

 

Raymond et Valentine ont eu huit enfants de 1947 à 1959, en commençant par le plus vieux Raymond junior, Monique, Charles, Albert, Mercedes, Roland, Yves et Christiane. Cette dernière a pleuré pendant toute sa jeunesse. C’est peut-être pour cela qu’elle chante aujourd’hui!

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Fernand Bernardin

 

Fernand est né le 26 juin 1925 et est décédé le 31 décembre 1995. Lui et Rita Lapointe de Saint-Pierre, née le 26 novembre 1927, se sont mariés le 28 juin 1949. D’une façon ou d’une autre, ils se sont arrangés pour avoir huit enfants. Le plus vieux, Maurice, ensuite Gisèle, Roger, David (le plus beau du groupe), Arthur, Angelica, Lorraine et Jeannette, la dernière. Fernand aussi a eu la chance d’apprendre le métier de charpentier et comme de raison, les exigences de la ferme. Il a fini sa onzième année à l’école et a obtenu son premier permis pour enseigner. Il est allé enseigner pendant six mois, mais a dû arrêter, car il n’avait pas la patience pour faire ce métier. Le reste de la famille avait trouvé ça long pour Fernand, même si ce n’était que six mois. Il a donc continué à faire les semailles, à travailler le terrain, à cultiver les betteraves à sucre et à faire les foins avec Fleurette et moi. Il fournissait sa part de travail dans le jardin qui était encore assez considérable. Nous cultivions les patates, les betteraves rouges pour les animaux, du blé d’Inde, des choux, etc. Fernand prenait aussi soin du poulailler, les animaux d’étable, les chevaux. Mais les chevaux n’aimaient pas Fernand. Quand il approchait, ils se baissaient les oreilles, surtout Queen quand elle en avait la chance, elle essayait de ruer, ou même de le mordre; elle mangeait une raclée à chaque fois qu’elle montrait son manque d’amour.

 

Une fois, ma mère a été prise dans le champ de betteraves à sucre avec un groupe de travailleurs à cause d’une tempête qui s’est levée tout à coup. Fernand, Fleurette et Louis faisaient les foins le long du Grand Tronc quand Fernand aperçut de grosses nuées noires venant vers lui, il fouetta les chevaux vers l’étable à grande allure. Je me souviens de l’avoir aidé à dételer les chevaux du rack à foin afin de les laisser entrer à l’abri dans l’étable. De plus, on essayait de faire la même chose avec les autres animaux dehors dans la cour, mais sans succès. Ils se fermaient les yeux, ils allongeaient le cou avec le nez bien haut et essayaient d’éviter les grêlons gros comme des tasses. Finalement, il a fallu nous protéger nous-mêmes, on pouvait voir les glaçons frapper la porte d’en avant pour aller s’écraser sur les deux portes de l’étable à l’arrière. Cela a été une des plus grosses tempêtes de grêle que nous avons connues. Souvent en été, Fernand allait aider le père et Marcel à faire divers travaux de construction dans la province, surtout dans le Nord. Mais il fallait qu’ils soient de retour pour aider Fleurette et moi à faire les foins, à cultiver les betteraves à sucre, à travailler dans les jardins, etc. Souvent, on avait déjà cassé le grain pour les animaux, puisqu’il fallait le faire pendant les plus belles journées du printemps. On se servait du moulin des Bouchard, car c’était une besogne que l’on faisait une fois ou deux dans l’année.

 

Le nettoyage de la cour se faisait aussi au printemps avec Fleurette, Fernand, moi et d’autres membres de la famille, dépendamment du travail de chacun. Après le passage des eaux du printemps, les berges étaient boueuses et souvent les animaux s’embourbaient. Je me souviens d’avoir sorti du bétail avec les chevaux. Mais je me souviens surtout de la fois où nous avions sorti la vache à m’man (maman), la meilleure façon a été de lui mettre une grosse chaîne autour du cou et de la tirer avec la Fordson. Pendant quelques secondes, tu te demandes si tu vas réussir! Mais avec Fernand, il fallait que ça passe ou que ça casse. C’était toute une expérience!

 

Fernand était obsédé par tout le travail qu’il voyait autour de lui ainsi que la difficulté à s’adapter au monde qui se modernisait et qui changeait dans son entourage. Un dicton qu’il répétait souvent : « Il est mieux d’y avoir de la justice l’autre bord, car il y a de la merde qui va voler! » Il est mort depuis maintenant douze ans et je n’ai rien vu voler encore!

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Laurette Bernardin

J’arrive à la plus vieille des filles, Laurette, née le 9 octobre 1926. Je suis sûr qu’elle a joué un rôle important dans la besogne de la maison, surtout qu’elle était la quatrième d’une famille de douze. Mes souvenirs importants d’elle? Elle jouait du piano à l’oreille. Je trouvais cela merveilleux. Elle écoutait un morceau de musique à la radio et après quelques reprises, elle pouvait le jouer au piano.

Je me souviens aussi qu’elle suivait un cours au Success College à Winnipeg. Ça, c’était tout un événement. Ce n’était pas ordinaire dans ce temps-là. Elle travaillait en dehors et on la voyait de moins en moins souvent. Finalement, elle épousa Laurent Allard le 19 juillet 1945 et ils établirent leur demeure à Lido Plage. Nous avions de la chance parce que nous pouvions aller danser au Lido et voir notre sœur en même temps. Les danses à cette époque étaient le boogie-woogie, le ballin’ the jack et le charleston, qui commençaient à décliner. Nous, c’étaient principalement les polkas, le fox-trot, qui n’a rien à voir avec le renard, mais plutôt avec Harry Fox qui aurait inventé cette danse, ensuite le two-step, le one-step, le quick step, le chateese et les valses, pour faire damner les gars. À la même époque, le jive est arrivé. Cette danse a été très populaire et pendant plusieurs années. Ces danses sont encore là aujourd’hui, mais peuvent varier en raison des petits changements qu’on y a apportés. D’autres occupations : chez Laurette, en été, il y avait des échanges de main d’œuvre pour les travaux dans les champs et pour les bestiaux tels que les moutons, les volailles, etc. Père de huit enfants, Laurent est décédé le 14 mai 1995. Le plus vieux, Denis, né en 1948, ensuite Michèle, Sylvie, Luc, Jacques, Marie-Anne, Véronique et Élizabeth en 1964. Pendant plusieurs années, Laurette a passé son temps libre à faire du bénévolat à l’Hôpital Grace. Puis elle a déménagé à Saint-Eustache pour être plus près de ses filles. Aujourd’hui, elle est revenue à Élie dans les motels qui ont été construits pour des retraités. Je remarque qu’elle n’est jamais dans son appartement quand nous allons à Élie pour la visiter. Je ne sais pas si elle apprécie les bouteilles de vin que je lui laisse dans sa porte entr’ouverte. La dernière fois que je l’ai vue, elle m’a dit que le vin n’était plus là à son retour. Alors, il faut conclure qu’il y a des voleurs de vin dans la place.

 

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Denise Bernardin

   

Denise Bernardin, née le 15 avril 1928 est décédée le 24 décembre 1934. Je ne m’en souviens pas tellement, car je suis né la même année, 1934. Elle est morte, car elle avait une grosse tête d’eau. Il semble qu’elle était un bon bébé. On nous faisait croire dans le temps qu’un tel enfant était une bénédiction du Bon Dieu. Je ne l’ai jamais trop cru. Aujourd’hui, je crois que c’est une bénédiction qu’Il vienne les chercher!

Voici un témoignage de ma nièce, Denise Payment, fille de Lucette Bernardin :

Denise Bernardin est née la cinquième d’une famille de douze enfants. Ses parents étaient Adonaï Bernardin, d’Élie, et Angèle Dupuis, de Saint-Jean-Baptiste, tous deux du Manitoba.

Denise est née avec la maladie qu’on appelle l'hydrocéphalie . Elle a reçu tous les soins nécessaires à la maison. À cause de son infirmité, son père, Adonaï, lui a construit un lit individuel. C’est dans ce berceau qu’elle a passé son temps dans le foyer des Bernardin le long de la rivière La Salle, près d’Élie. Quatre enfants ont suivi Denise et ils ont tous bénéficié de ce même lit, soit Louis, Yvonne, Idola et George.

Chaque année, il fallait changer la paille du matelas. On profitait des battages de l’automne pour le faire. Tante Fleurette se souvient de l’avoir changée une année. Mémère Angèle lui avait dit de prendre la plus belle paille fine qui s’échappait en dessous, en arrière de la moissonneuse-batteuse.

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C’est très bien connu que sa mère Angèle a aimé sa petite Denise. Vous pouvez le constater vous-mêmes sur la photo fournie par son oncle Louis. Tante Fleurette me disait que sa petite sœur Denise était confinée à son berceau, lequel se trouvait au pied de l’escalier près de la fenêtre à la vue de sa mère ou d’un des membres de la famille. Elle aimait voir ses sœurs se laisser glisser sur la balustrade de l’escalier en criant. Elle riait aussi aux éclats en voyant un ballon bondir sur les marches, une par une, et descendre vers elle.

Durant sa courte vie, Denise a connu Lucette (ma mère), mes tantes Fleurette, Marthe et mon oncle Louis (trois sœurs et un frère).

Angèle, la mère de Denise, était très dévouée envers sa famille et surtout aux soins de Denise. La famille priait pour que le petit Jésus vienne chercher leur petite malade à Noël. C’était la veille de cette belle fête en 1934. La famille, par tradition, allait à la messe de minuit. Par intuition, Angèle décida de rester à la maison pour prendre soin de Denise. Elle est décédée cette nuit-là et fut inhumée dans le cimetière à Élie, côté est, au milieu, le long de la clôture, tout près de l’arbre.

Le petit lit était toujours dans la maison d’Adonaï et d'Angèle, dans la grande chambre des filles, en haut. Petite-fille, je me souviens de l’avoir vu, ainsi qu’une poupée préférée nommée Ricki. Angèle avait dit que la première petite-fille qui serait nommée Denise hériterait du petit lit en question. Bien des années plus tard, les enfants d’Angèle et d’Adonaï se sont mariés. Lucette, la sixième enfant, épousa un fermier, Joseph Legault, en 1948. Ils s’établirent sur la ferme paternelle au Bois-de-Travers. Leur premier enfant fut une fille, née le 10 mai 1949. Elle est née dans la maison de ses grands-parents à Élie. Dans ce petit village, et dans les alentours, Angèle agissait comme sage-femme et assistait le médecin dans ses fonctions. L’aînée de Joseph et de Lucette fut baptisée du nom de Denise.

Ce berceau a servi pour les huit frères et sœurs de Denise, soit Gilles en 1951, Lucille en 1953, Estelle en 1955, Jeanine en 1957, Anne-Marie en 1959, Marc en 1962, Philippe en 1963 et Carol en 1968. Ce même lit d’enfant resta dans la maison paternelle des Legault jusque dans les années 90. Denise et son époux, Dana Payment, ont hérité de ce lit au décès de la mère de Denise, Lucette, en 1985, conformément aux désirs de mémère Angèle.

Denise garda le lit dans sa chambre à couture jusqu’à son déménagement à Winnipeg en 2006. Ce petit lit avec son histoire se trouve maintenant au Musée de Saint-Boniface depuis 2007. La poupée Ricki y est toujours.

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Lucette Bernardin

   

Lucette est née le 15 septembre 1929. C’était notre actrice dans la famille. Elle était très bien proportionnée! Bonne travaillante, surtout dans la maison et à l’extérieur si nécessaire. À part le travail et l’école durant la semaine, les vendredis et samedis soirs étaient surtout réservés pour les danses, les fêtes prénuptiales et les enterrements de vie de garçon, soit à Élie, à Saint-Eustache ou au Lido, et des fois à Saint-François-Xavier. Dans ce temps-là, la musique pour danser était en direct. Ce n’était pas de la musique enregistrée. Ça venait de Winnipeg et l'orchestre était de qualité. Le vendredi avant la noce, nous avions une danse pour ramasser de l’argent pour le couple en question. L’enterrement de vie de garçon était censé être pour les gars seulement et se déroulait le dimanche après-midi chez un proche du marié, une ferme était choisie avec beaucoup d'espace de stationnement, et tôt l’après-midi, les gars commençaient à arriver pour faire de la publicité et ça buvait de la bière! Ce n’est pas ça qui manquait! Les joueurs de cartes se retrouvaient dans un coin plus discret et jouaient au poker. Ils sortaient de la grosse argent! J’ai déjà vu des gars couper les cartes pour une auto flambant neuve! Tout cela était illégal. Alors, en faisant de la publicité, il y avait aussi une loi du silence. Plus tard, après le lunch, le monde se dispersait. Les mordus jouaient encore aux cartes, souvent à la lueur d’un fanal. La loi du silence avait été brisée et quelques blondes perdues retrouvaient leur chum pour les ramener chauds ou fauchés. D’une manière ou d’une autre, il fallait récupérer ses forces pour la messe de 11 h du lendemain.

Lucette épousa Joseph (Pitou) Legault, né le 6 avril 1948. Il vivait sur la ferme de ses parents au Bois-de-Travers à près de 12 km au sud-ouest d’Élie. Sa mère, Mme Alexina Legault, et son frère, Antonio, habitaient encore dans la maison de 1949 à 1968. Lucette et Joseph eurent neuf enfants : Gilles, le plus vieux des gars est toujours sur la ferme. Au cours des années, et avec l’aide de la famille Bernardin, la maison a été agrandie pour pouvoir suffire à cette grande famille. Pour gagner sa vie, Pitou a conduit un autobus public à Winnipeg pendant une quinzaine d’années, à peu près.

Après que Lucette eut fini d’élever ses enfants et usé trois ou quatre ensembles d’armoires à force de les frotter, elle a été frappée du cancer et elle est morte le 2 juin 1985. La plus vieille de la famille est Denise, née en 1949. Suivie de Gilles, ensuite Lucille (ma filleule), Estelle, Jeannine, Anne Marie, Marc, Philippe et Carole Anne, la dernière, née en 1968.

Voici la lettre que Lucette a laissée à ses frères et sœurs avant de mourir :

Vous allez tous me manquer, mais au centre d’une famille nombreuse, plus précisément la sixième, un peu gâtée de tous, ce qui me réjouit, c’est qu’on s’arrangeait tous pas mal bien chacun à notre façon. La jalousie ne nous a jamais éloignés. Peut-être que c’est l’entraide d’une famille nombreuse qui est encore le meilleur. Nous n’avions seulement que le nécessaire quand nous grandissions, mais on était quand même heureux. Nos liens et notre amour étaient plus dominants entre nous. J’espère que vous ne m’oublierez pas dans vos prières et je ferai de même pour papa, maman et pour mes frères et mes sœurs qui nous ont déjà quittés pour l’autre monde. Je ne vous oublierai pas, ni vos enfants ni leurs enfants. Je vous laisse avec amour et vous souhaite bonne chance à tous.

Signée le 24 mars 1985.

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Fleurette Bernardin

Me voilà rendu à la septième de la famille, Fleurette, née le 18 avril 1931. Fleurette était pas mal garçonnière et elle aimait les travaux dehors, les animaux, les poules, les jardins, les travaux de la ferme avec Fernand, et plus tard avec moi. Moi, à cause de mon âge et que j’étais petit, je faisais ce que je pouvais. Quand ça n’était pas à la hauteur de la satisfaction de Fleurette, je me faisais brasser pas mal fort.

C’est peut-être pour cela que je suis drôle aujourd’hui (ha! ha!). Sérieusement, on s’arrangeait très bien. Aussitôt revenue de l’école, elle enfilait ses salopettes et se mettait à l’œuvre. Sur une ferme en été, une personne n’a pas besoin de chercher du travail, il est là. Il faut s’organiser pour faire ce qui presse et se trouver assez de temps pour accomplir le restant. Bien sûr, il faut voir aux imprévus et parfois essayer de les faire passer inaperçus. Un samedi après-midi, après avoir nettoyé l’étable et avoir apporté le fumier dans le champ, Fleurette laisse la Fordson derrière l’étable pour quelques minutes. À notre grande surprise, après avoir entendu un mystérieux bruit qui ne pouvait dire qu’une seule chose, c’était un gros « ploc ». On s’est vite rendu compte que c’était la Fordson qui avait reculé par elle-même tranquillement vers le haut de la calvette (le ponceau) qui traversait la coulée et avait basculé. Elle était complètement sur le dos dans la vase et elle marchait encore. Après avoir trouvé la clé pour fermer le moteur, on a été chercher Marcel Bouchard, qui est venu avec le Farmall. Nous l’avons remise sur ses roues et sortie du trou. Après un bon lavage, on s’est aperçu qu’il n’y avait aucune marque et à notre grande surprise, elle fonctionnait aussi bien qu’avant. On n’en a jamais parlé au père! Après une bonne journée d’ouvrage comme un homme, elle entrait à la maison et là, la maison devait être propre : pas de vaisselle qui traîne, les bottes bien rangées dans l’entrée, le souper commencé, etc. Si ces choses-là n’étaient pas toutes faites par mes sœurs, elle les passait au bat. Fleurette a épousé Charles Caron, de Saint François-Xavier, le 20 septembre 1952. De cette union sont nés six enfants : Louise, suivie de Marie, Denise, Lucie, Marc et Luc.

J’ai oublié une phase importante de la vie de Fleurette. Avec toutes ses besognes, Fleurette a entrepris sa 12 ͤ  année et a décidé de la compléter. Pour cela, elle devait se rendre à Saint-François-Xavier et y demeurer en pension. Elle revenait chaque fin de semaine pour s’assurer que tout était en ordre ou pour faire du rattrapage dans son ouvrage régulier. Elle avait de bonnes notes et on savait qu’elle travaillait fort.

Chose étrange, elle arrivait toujours la deuxième de sa classe. Mon père, un peu curieux, lui demanda un jour combien il y avait d’élèves dans la classe et elle de répondre : deux! On a tous ri du père.

Elle avait sa chambre à elle en haut de l’escalier, et il était même interdit de regarder par la porte entrouverte. Mais nous savions toujours que tout était en ordre et impeccable.
 

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Marthe Bernardin

 

J’arrive à Marthe, la huitième de la famille, née le 2 mars 1933. Elle était surtout occupée par la besogne dans la maison. Elle aidait quelquefois au jardin. Comme tout le monde dans la famille, elle participait aussi à la récolte des betteraves à sucre. On était souvent à court de main d’œuvre à cause de nos multiples activités. À cause de sa stature, elle jouait son rôle de grande sœur lors de nos trajets à l’école, aux offices religieux, etc. Moi, j’en profitais surtout quand il y avait beaucoup de neige. Je m’accrochais la main dans la ganse de son manteau et me faisais traîner à la maison, surtout pour monter la côte de la rivière en hiver.

 

Nous étions encore tout jeunes et mon grand-père Louis et ses deux garçons, Alphonse et Willie, étaient allés en ville au bureau de l’immigration pour commencer les démarches pour aller aux États-Unis, en Californie. Le père avait fait la même chose, mais il n’était plus certain s’il voulait suivre. Tout de même, rendus au souper, nous voilà tous assis à la table et le père commence à décrire les démarches préliminaires qu’il fallait faire sans se compromettre. Alors, il a commencé par donner les noms de ses douze enfants, mais ne pouvait se souvenir que de onze, alors il a recommencé à les nommer encore une fois devant Angèle et nous tous à la table. Nous nous sommes vite aperçus qu’il avait manqué le nom de Marthe. On en a tous profité pour martyriser notre orpheline en lui disant qu’elle n’était pas notre sœur, et maintenant que c’était dévoilé, on pourrait encore la considérer comme notre sœur, mais que ce ne serait jamais pareil. Marthe, toute en larme, sortit de table en courant, grimpa l’escalier deux marches à la fois, pressée de se rendre à la chambre des filles. On l’a tenue en rançon pendant longtemps. Comme bien d’autres, elle voulait toujours s’esquiver de faire la vaisselle. Lucette et Fleurette savaient où aller la chercher. Je crois que comme dans la plupart des grosses familles, après avoir complété son secondaire, elle quitta Élie pour Winnipeg.

 

Entre autres, elle a travaillé chez Eaton comme conductrice de l’ascenseur pendant plusieurs années. Et on en profitait, quand on allait à Winnipeg, pour se promener en haut et en bas et jaser un peu avec Marthe. Ça la gênait quand même un peu parce qu’elle était au travail. Une de ses grandes amies d’école, Mabel Swenson sortait avec Arthur Dufresne, et Marthe sortait avec Hector Junior (Pitou) Désilets. Ce dernier a travaillé avec son père au magasin une grande partie de sa vie et ensuite, il a continué la livraison d’huile et d’essence dans les alentours. Le mariage a eu lieu le 28 octobre 1953. Ils avaient tous les deux vingt ans. Après quatre filles et un garçon, ils sont maintenant à leur retraite et demeurent toujours à Élie. La plus vieille, Suzanne, est née en 1954, ensuite Maureen, Evelynn, Norbert et Odette, la plus jeune, en 1963. Comme c’est le cas pour tous les enfants de mes frères et de mes sœurs, vous pouvez trouver les détails de leurs enfants dans le livre des Dupuis 1880-1890, ainsi que d’autres informations.

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Louis Bernardin (moi)

 

Nous voilà rendus à Louis Bernardin, neuvième de la famille, quatrième des gars, flanqué entre ses sœurs. Voici ce que ma mère disait...... et on ne l’a jamais appelée maman, on l'appelait «M'man». Quand ma mère me demandait quelque chose, je lui répondais « Attends une minute, eh! M’man. » On me dit que ce sont les premières paroles de mon enfance. Parmi les souvenirs les plus anciens, j’étais assis dans la cour devant la maison, et ma mère, lavant la vaisselle, me surveillait par la fenêtre de la cuisine. Mais, que pouvait-elle faire quand elle a vu les chevaux qui s’étaient échappés de leur enclos se diriger vers moi à la course? Les sept ou huit chevaux déchaînés sont passés tous ensemble, à gauche, à droite, et par-dessus moi, dans un nuage de poussière. Le nuage dissipé, j’étais encore assis là. Aucun cheval ne m’avait touché le moindrement. Un peu plus vieux, vers l’âge de 10 ans, nous jouions souvent aux cowboys et à la guerre. C’était durant la Deuxième Guerre mondiale (1941). On se faisait des carabines avec des planches d’épinette. C’étaient des élastiques rouges qui servaient de munitions. Un jour, je m’étais fait un « casque en fer » à partir d’un réflecteur à lumière d’un Ford Model T que mon oncle Magloire avait démoli. Avec ma carabine et mes pistolets en bois, je marchais de long en large devant la maison depuis déjà longtemps. Ma mère, intriguée par mon comportement, est venue me demander ce que je faisais là. Je lui ai répondu que je surveillais, et que je la protégerais de la guerre qui avait lieu en Europe.

Je me souviens aussi d’un voyage au zoo dans un Ford Model A. Au départ pour Winnipeg, nous avions donc une voiture pleine à craquer. Une demi-heure dans les chemins de gravier, ça s’endure, mais ensuite, les vérités sortent : « Y me touche… y me regarde… etc. » Le plus difficile à comprendre, c’est qu’il était absolument interdit de toucher le dossier du siège du père. Même un accident n’était pas acceptable. On visitait les animaux sans grande surprise, quoiqu’il y en avait qui étaient étrangers, et ceux-là méritaient notre attention. Avant de repartir, mon père nous payait une dernière traite : une crème glacée géante. Il fallait bien que quelqu’un de nous échappe son cornet. Peu importe qui en a été la victime, l’incident a eu un effet négatif sur les personnes, et finalement, sur tout le voyage.

Les travaux de la ferme, les travaux avec Fleurette et Fernand, les betteraves à sucre le printemps, pour les éclaircir, et l’été, pour le piochage, à l’automne, arracher les betteraves, les étêter et les charger dans le casier à betteraves pour enfin les charger dans le wagon du chemin de fer. Plus tard, je suis parti d’Élie pour apprendre la télégraphie et commencer le travail au Canadien National. Mon premier mariage, avec Denise Rivard, a donné trois filles, la plus vieille, Gina est née en 1959, la deuxième, Renée, en 1961, et la dernière, Angèle, en 1963. Après neuf ans de travail de part et d’autre, je suis finalement arrivé à Sainte-Anne avec ma famille pour travailler comme opérateur de nuit. En 1965, une fois la Villa Youville construite, j’ai commencé à y travailler tout en gardant mon emploi de nuit. L’année suivante, le conseil de l’hôpital est venu me rencontrer à la station à 23 h pour m’embaucher comme directeur général de cette même institution. Je suis demeuré 27 ans à la Villa et six ans à l’hôpital.

Pour revenir à l’essentiel, une journée d’été, pour moi, était bien remplie. Nous avions tous une besogne à faire, mais au jour le jour, il fallait voir aux animaux, aux poules, aux cochons et aux petits veaux. Surtout au printemps, il fallait suivre les poules couveuses en dehors du poulailler afin de trouver leurs nids. Si elles pouvaient accumuler une dizaine d’œufs, elles devenaient couveuses par nature et souvent il était trop tard pour retirer les œufs de la nichée et on aboutissait avec une famille de petits poulets dans la cour. Les petites poules Benty, qui hivernaient dans l’étable se comportaient de la même manière. Celles-ci étaient plus petites, avec un plumage coloré. Les chevaux étaient au pacage tout l’été, excepté quand il fallait aller chercher de la paille, du foin et cultiver nos grands jardins. Les vaches surveillaient jalousement leurs veaux. Celles qui donnaient du lait nous attendaient avec impatience, les oreilles avancées, chaque matin et chaque soir, si on était deux minutes en retard.
 

Il y avait le fameux pont de perches que mon père avait construit, malgré tout le monde qui avait besoin de réparation de temps à autre.

 

Souvent, au printemps, le pont se faisait brasser pas mal fort par le courant d’eau devenu violent. Il fallait que les perches soient bien clouées. Ça rendait la chose plus facile pour aller travailler sur les trente acres et les quatre-vingts acres un peu plus loin. Mais très souvent, il nous fallait mener les animaux manger le long du chemin de fer. C’est là que nous développions une patience inégalée à regarder le bétail marcher de long en large le long des rails et toujours être là à temps pour éloigner le bétail devant les trains. De temps en temps, les vaches réussissaient à monter sur la voie ferrée et il fallait être un bon coureur pour arriver à temps et les éloigner de là. Ensuite, nous étions en congé l'été durant les mois de juillet et août. Souvent, il fallait rester à la maison en septembre pour finir les travaux d’automne. S’il pleuvait, on pouvait se rendre à l’école sous les regards peu ordinaires de nos maîtresses de classe. Les quelques permissions d’été étaient de se baigner dans la carrière à Désilets ou celle à Hewko. Ça nous embêtait quand Fleurette venait avec nous, une poignée de gars, parce qu’on ne pouvait pas se baigner tout nus. Les maillots de bain dans ce temps-là étaient rares et pas toujours à portée de main. Alors on se baignait avec nos sous-vêtements.

 

Une année, on célébrait le côté de la famille Beaudry, parce qu’elle devait déménager à Saint-Thomas, en Ontario, afin de trouver du travail dans le tabac, dans la vallée non loin de Niagara Falls. Georges Beaudry étant de notre âge, on a pensé l’amener à la carrière à Hewko pour une baignade d’adieu. En arrivant, après nous être déshabillés, nous voilà tous à l’eau. Quelques minutes plus tard, tous debout, fiers de notre exploit, nous avions perdu George. Alors, de nouveau dans l’eau, 10 à 12 pieds de profondeur. Un de nous trouva George et on l’a sorti crachant de l’eau, mais sain et sauf. Après nous être renseignés sur ce qui n’allait pas, George avoua qu’il ne savait pas nager. Il ne faut pas tenir les choses pour acquises. Une quarantaine d’années plus tard, Maria, ma deuxième épouse, m’a dit : « Pourquoi nous autres, on peut pas aller en Floride? « Ben! Oui! Que je lui réponds, pourquoi nous autres, on peut pas aller en Floride? » Je lui ai suggéré alors qu’on prenne son LeBaron, et, avec nos cartes de crédit, on prend le chemin pour la Floride. J’ai conduit 800 km par jour pour nous éloigner au plus sacrant, et chaque soir avant de nous coucher, je préparais un bon coup pour Maria. Tellement bon qu’elle ne voulait pas souper, seulement se coucher. Moi, je suis toujours prêt à faire des sacrifices, alors j’acceptais. On a eu des problèmes avec le LeBaron du commencement à la fin. Nous avons passé des fins de semaine dans les grands magasins en attendant que la voiture soit arrangée. De peine et de misère, on a rencontré nos amis les Comte de Lourdes et on a abouti dans un motel en Floride. Un bon matin, je voulais nous réapprovisionner en boissons et la voiture ne voulait pas partir encore une fois. Alors, j’ai dit à Maria de se tenir tout près du LeBaron tandis que moi, j’allais chercher le camion du CAA.

 

En traversant la grande cour qui entourait les motels, j’ai passé tout près d’un personnage assis dans une chaise, bien installé, et qui regardait la scène. Il me dit en me voyant passer : « Car trouble? I know something about trucks and cars! – Well, je lui dis, you see my wife standing beside the car, she will tell you what’s the problem. » Et je continue. Lui se rend à l’auto et demande à Maria : « What’s the problem? » Elle lui répond dans la langue de Shakespeare qu’elle ne veut pas démarrer. Il a immédiatement reconnu l’accent de mon épouse, et lui demande si elle parle français. Elle lui dit oui et qu’elle vient de Sainte-Anne et que son époux vient d’Élie. Elie? Il lui demande son nom. Elle lui répond : Louis Bernardin.

 

Il nous a déclaré qu’il était le George Beaudry qui avait échappé à la noyade dans la carrière à Hewsko. Quelle coïncidence! Je ne l’avais pas revu depuis.

Il y avait aussi la mort d’Eddie Alarie, qui avait le moulin à battre et qui aidait les fermiers à battre le grain à l’automne. Quand il est mort, il demeurait au village, et je me souviens que moi et d’autres gars de notre groupe, on s’était rendus chez‑lui pour consoler Steve, son garçon. Dans ce temps-là, ils exposaient le corps dans le salon même de la maison et nécessairement, durant les mois d’été, les fenêtres restaient ouvertes, car ça ne prenait pas beaucoup de temps pour qu’il y ait des odeurs dans la maison, surtout après trois jours. Je me souviens que Steve avait ouvert la chemise de son père et nous avait montré la coupure d’autopsie qui avait été cousue un peu rudement.

 

Pour revenir aux loisirs, il ne faut pas oublier les pique-niques paroissiaux d’été : Saint-Eustache, Fannystelle, Saint-François-Xavier, même Saint-Laurent parfois, parce qu’il y avait des tournois de balle dure qui couronnaient les journées de pique-niques. Avec 25 sous, on venait à bout de passer la journée. Moi, ce que je détestais, c’était qu’il fallait tout abandonner vers 16 h 30 ou 17 h pour aller traire les vaches. Il faut savoir que les vaches n’aiment pas qu’on oublie de les traire; même être en retard, c’est grave. Souvent, elles perdent le goût de faire du lait, et si ça se répète trop souvent, elles « sèchent ». Sachant tout cela, il était difficile de les négliger. Quand on revenait, on s’était fait voler nos blondes. Ce n’était donc plus la même chose. L’autre événement important qui revenait toutes les semaines, c’était les films. Dans ce temps-là, c’était monsieur Wyman de Winnipeg qui faisait le tour des paroisses et qui nous apportait de bons films. À Élie, je crois que c’était le jeudi soir. La grande annonce (20’ x 24’) nous annonçait toujours le prochain film, afin de s'assurer qu'il y aurait un nombre suffisant de spectateurs à la prochaine présentation. La première image et la musique nous annonçaient déjà le genre de film, soit une intrigue, soit un western, soit une romance, etc. Les nouvelles de la guerre étaient toujours encourageantes, parce qu’il n’y avait pas de télé encore et moi, j’étais très intéressé à la section des « nouvelles » qui nous donnait un court résumé de l’actualité.

 

J’étais allé à Saint-Eustache un mercredi soir. Je ne me souviens pas du titre du film, mais je me souviens très bien de la série qui était au programme. C’était un spécial. Et en plus, intrigant. Rien d’autre que Zorro! La veillée s’est terminée alors que Zorro avait le pied pris dans l’aiguilleur ferroviaire et qu’avec son fouet, il essayait de lever le bras de l’aiguilleur et de se libérer le pied avant que le train contrôlé par le méchant vienne lui écraser le pied, et peut-être même lui enlever la vie. On nous laissait presque toujours en suspens comme ça. Toute la semaine, je voyais Zorro en danger et je me demandais vraiment s’il était pour survivre. N’oubliant pas que c’était une journée d’école, je pris mon courage à deux mains et demandai la permission à ma mère de me rendre à Saint-Eustache une autre fois. Elle me répond : « Tu peux y aller, mais j’aimerais autant que tu n’y ailles pas! » Bien, j’y suis allé. Mais je dois vous avouer que je n’ai rien vu et que je ne me souviens de rien! Voilà l’emprise qu’avaient nos parents sur nous dans ce temps-là.

 

Durant la même époque, les Sœurs de Notre-Dame-des-Missions non seulement nous faisaient chanter, mais nous avions l’occasion de jouer dans des pièces de théâtre. Sœur Renée s’arrangeait pour que je joue le petit Jésus pendant les pièces de Noël. De la corde à binder (blond) pour les cheveux et tout le kit. Une autre pièce qui me vient à l’idée, c’est celle où je jouais un Monseigneur dans « Gardez votre langue et vous garderez votre foi ».

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Cette compétition provinciale avait eu tellement de succès que nous l’avions répétée chez les Sœurs de l’Académie Saint-Joseph devant le Monseigneur et tout son entourage.

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Yvonne Bernardin

Il y avait Yvonne qui est arrivée un an après moi. Elle est née le 18 novembre 1935. Étant un peu plus jeune, elle avait moins de responsabilités familiales. Mais elle aidait quand même dans le jardin avec les betteraves, etc. Et les tâches qu’on pouvait lui trouver dehors. Un jour, Yvonne avait le gros couteau de cuisine dehors, je ne sais pas pourquoi, mais la mère demanda à Idola, sa petite sœur, de lui apporter le couteau et tout de suite. En sortant par la porte, elle trouva Yvonne qui tenait le couteau par la lame. Idola prit la poignée et tira le couteau d’un coup sec coupant ainsi le dedans de la main d’Yvonne. Aujourd’hui, Yvonne a encore l’index de la main droite marqué par cette blessure. Yvonne a fini sa 11 ͤ  année et a poursuivi une carrière dans les banques à Winnipeg. Elle a rencontré Charles Steiner, né le 7 mars 1933. Ils se sont mariés le 7 avril 1956, ils se sont installés à Medecine Hat pour élever leur famille. Ils ont eu trois enfants, le plus vieux Michael est né en 1957, Susan en 1959 et Jefferey, le dernier, en 1964.

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Idola Bernardin

Idola, la plus jeune des filles, est née le 28 novembre 1936, a suivi les traces d’Yvonne et a ensuite rencontré Bob Burns, né le 21 août 1938. Ils se sont mariés le 13 décembre 1956 pour enfin sillonner le Manitoba et l’Ontario, et finalement s’installer à Sainte-Anne-des-Chênes durant plusieurs années. Ils sont maintenant installés à Winnipeg. Angèle, sa mère la trouvait tellement fatigante qu’elle voulait la mettre en vente. Les autres membres de la famille n’ont pas voulu, mais je me demande aujourd’hui si l’on a pris la bonne décision. Idola, elle, petite, se promenait dans la cour souvent en couche. Elle perdait souvent son équilibre et se retrouvait par terre le fessier en l’air! Le mouton de Fleurette était rendu à un âge où il aimait foncer tête première. Alors il s’alignait sur Idola et la bousculait d’un coup de tête. Fier de son coup, il la suivait partout dans la cour. Et nous, il fallait veiller à ce que ça n’arrive pas trop souvent. Un été, nous étions tous dans les champs de betteraves avec la mère à la barre. Tard dans l’après-midi, sous un soleil brûlant, nous nous encouragions à finir nos bouts de rangs. Par précaution, notre mère avait demandé à Idola de venir nous annoncer l’heure, durant ce temps-là, on savait où était Idola.

La voilà rendue au milieu du champ quand est apparue la fameuse tempête de grêle dont je vous parlais plus haut. Alors, la mère, voyant le danger elle aussi, demanda à Lucette, ma sœur, et à Anita, notre cousine, d’aller vite à la rencontre d’Idola et du chien Bongo. Les deux salvatrices ont rencontré Idola juste au moment où la tempête a éclaté. Elles se faisaient frapper par des glaçons gros comme des tasses. Elles essayaient de se protéger la tête avec le corps du chien, mais sans succès, il les mordait. Perdues dans la tempête, elles se sont rendues, sans le vouloir au fossé du chemin de fer. Après un moment de répit, elles ont filé vers le village, et se sont arrêtées chez Hewko. Le gros de la tempête passé, on a balayé le champ pour ne rien trouver. Rendus à la maison, c’est là qu’on a su où elles étaient toutes les trois. Lucette et Anita ont eu sur la tête plus de cinquante points de suture chacune. Nos voisins tout près ont trouvé un morceau de glace tout d’un bloc de quatre pouces sur quatre pouces et de onze pouces de longueur. Idola était aussi fatigante après la tempête qu’avant. Quant aux betteraves, il ne restait que les racines. Cependant, quelques jours plus tard, deux petites feuilles sont apparues sur les plants pour nous donner une des plus belles récoltes que nous avons eues.

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George Bernardin

George, le dernier de mes frères, le dernier de la famille, est né le 8 février 1938. Je ne crois pas qu’il ait été plus gâté que les autres dans la famille. Au contraire, il a eu la chance d’apprendre par nos expériences et d’éviter toutes les bêtises qui se répètent trop souvent dans la vie. Comme nous autres, il a appris le métier de la ferme et de la charpenterie. Quand son père prit sa retraite, George entreprit le métier avec Marcel. Une quinzaine d’années avant sa propre retraite, il entreprit la surveillance des autobus scolaires pour la division du Cheval-Blanc, en plus de superviser les réparations et l’entretien des écoles de la division. Le 21 mars 1960, il épousa Claire Chabot, née le 19 juin 1940. Ils eurent quatre enfants : Rachelle, née en 1962, Paulette, en 1963, Christine, en 1967 et décédée en 1972, et finalement, Dean, né en 1974. Il a pris sa retraite en 2000, une retraite bien méritée. Il s’occupe de son jardin et prépare des repas. Il peut à loisir admirer les photos de ses petits-enfants. Surtout en l’absence de son épouse Claire Chabot qui est très occupée avec sa compagnie de produits de beauté.
 

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La paroisse

Il y a déjà quelque temps que je me suis retiré de la participation quasi obligatoire à la religion catholique. Comme pour mes parents et leurs parents, la religion catholique aurait dû faire confiance à l’évolution de la personne au lieu d’imposer des règlements sous peine de punition, sans considérer le développement des fidèles. Ce qui est pire encore, c’est quand tu apprends qu’on a toujours tenté de cacher la situation réelle de certains membres pédophiles du clergé en les renommant tout simplement dans une autre paroisse où tout recommençait, ou plutôt continuait. Le problème était loin d’être résolu.

Aujourd’hui, l’Église se retrouve avec des membres qui ont encore la foi et de la difficulté à pratiquer les enseignements de ces hommes d’Église. Ça, ça ne veut pas dire que nous n’avons plus la foi. Les églises vides ne signifient pas non plus la fin d’une institution.

Je vais maintenant vous parler de la paroisse du Très-Saint-Sacrement à Élie et tout ce qui s’y rattache : le couvent et toutes ses implications, ainsi que l’école. En plus de jouer un grand rôle dans notre vie à l’époque, ces institutions nous ont influencés pour le reste de nos jours.

Il y avait plusieurs fêtes annuelles dont certaines étaient accompagnées d’une messe : le jour de l’An, l’Épiphanie, le mercredi des Cendres, la Saint-Valentin, la Saint-Patrice, le carême, L’Annonciation, le dimanche des Rameaux, la Semaine sainte, la fête des Mères, la fête de la Reine Victoria, la fête des Pères, la fête du Canada, l’Assomption de Marie, la fête du Travail, le jour de l’Action de grâce, l’Halloween, le jour du Souvenir, l’Immaculée Conception, Noël, le lendemain de Noël (Boxing Day).

Le jour de l’An était toujours bienvenu, car nous venions de passer de belles fêtes religieuses. On pouvait commencer la nouvelle année avec de nouvelles promesses, de meilleures intentions et des rituels pas toujours catholiques. Il fallait tous aller à la messe au jour de l’An, tous communier pour ensuite se rendre à la maison pour le grand repas. Des fois, c’était une occasion pour inviter la parenté ou simplement des amis. Il n’y avait rien de rigide. Après le repas, la coutume voulait que des regroupements se forment entre connaissances et voisins et on faisait la guignolée! C’est-à-dire, on se déplaçait d’un endroit à l’autre, d’une maison à l’autre, et on se souhaitait la bonne année tout en embrassant les filles et en donnant la main à nos compagnons. L’homme de la maison nous donnait par la suite un verre de boisson. Ceux qui n’étaient pas habitués à la boisson n’allaient pas loin! Les premières années, on attelait les chevaux à un traîneau avec boîte à foin et ainsi on pouvait aller plus loin pour finir dans un endroit approprié. Arrivés chez des amis, si les parents n’étaient pas là, deux ou trois entraient dans le poulailler, attrapaient deux ou trois poules et en dedans d’une heure et demie, on avait un bon bouillon de poule préparé par nos blondes qui essayaient de nous dégriser. La moitié était malade et l’autre moitié tombait endormie (moi, j’étais un de ces derniers). Le lendemain, les choses redevenaient normales et on reprenait nos activités régulières.

À l’époque, nous étions frappés par de sérieuses tempêtes souvent avant Noël, mais certainement en janvier et en février, et ensuite les apparences du printemps nous donnaient espoir que c’était fini. Mais une tempête de trois jours au mois de mars nous immobilisait soudainement. Ces tempêtes venaient des États-Unis et de l’ouest des Grands Lacs. On remarque qu’aujourd’hui, elles longent plus loin aux États-Unis et remontent au Canada en passant au sud des Grands Lacs et remontent en Ontario et au Québec; un dégât après l’autre dans le Maine qui finit ensuite dans les Maritimes.

Après le mercredi des Cendres et les cérémonies religieuses, on commençait le carême avec toutes ses exigences. La messe quotidienne de bonne heure le matin célébrée à la chapelle du couvent parce que ça exemptait de chauffer l’église. Les sœurs cloîtrées de Notre-Dame-des-Missions étaient derrière les grilles et nous dans les quelques bancs réservés au public dans le chœur. Dans mon cas, ma place était réservée par le fait même que j’étais servant de messe. En tout, j’ai servi durant dix à douze années, souvent deux messes par matin avant de retourner à la maison, faire le train, me laver et revenir pour mes cours à l’école. Le carême était long et pénible, à cet âge-là. 

D’après nos parents, l’Église nous enseignait qu’il fallait se mortifier et faire des sacrifices, même au-delà de nos forces. Il y avait des permissions spéciales, mais il fallait être dans les bonnes grâces du curé pour s’en sauver. Prenons un exemple connu, arrivée dans le confessionnal, disons une maîtresse d’école qui pouvait s’exprimer facilement, demandait une permission spéciale parce qu’il fallait qu’elle affronte sa classe d’élèves et avait besoin de toute son énergie, et le curé lui donnait une exemption. Une autre, la femme d’un cultivateur qui devait se lever encore plus de bonne heure pour traire une quinzaine de vaches avant de déjeuner, mais qui avait de la difficulté à s’exprimer pour argumenter sa requête, était souvent sermonnée qu’elle devait doubler ses efforts pour maintenir un jeûne et offrir ses souffrances à Notre-Seigneur Jésus Christ qui est mort sur la croix, etc. : deux poids, deux mesures. 

Les vendredis, nous ne mangions pas de viande et durant le carême très peu. Mon père et Marcel travaillaient dans le Nord et ils pouvaient manger de la viande en tout temps, servie souvent par des religieuses. On nous disait que c’était à cause des rigueurs de l’hiver. Pourtant, il fait souvent plus beau à Whitehorse qu’au Manitoba. 

Dans le livret du centenaire français de la paroisse d’Élie au Manitoba, on trouve des extraits de lettres de monsieur l’abbé Louis Hogue, prêtre et curé, qui nous parle de la bénédiction par monseigneur Langevin de la pierre angulaire de l’église Saint-Sacrement à Élie. La construction comme telle a été faite par un M. Tétrault et Dosithé Bernardin (le frère de mon grand-père Louis). Les responsables de l’établissement de cette paroisse sont des paroissiens qui apparaissent au cours de cette histoire, dont voici quelques noms : Élie Dufresne, Mᵐᵉ Fournier, Mᵐᵉ Bachan, Louis Bernardin (grand-père), O. Beaudry, A. Beaudin, W. Hacault, A. Aquin, et j’en passe. Le père Hogue, un des principaux curés de la paroisse d’Élie a été ordonné le 19 juillet 1903. En 1916, il prit en charge notre paroisse pour une période de 28 années. Ce premier édifice fut remplacé par le présent construit en 1928. Mᵍʳ Sinotte le bénit en juillet de la même année. C’est Hervé Hébert qui a été le premier enfant à recevoir la première communion dans cette église. C’est curieux pour moi d’écrire cela parce que lorsque j’étais enfant, lui, M. Hébert était vieux et de mémoire, il n’allait plus à la messe. En ce temps-là, nous, les enfants, on le trouvait mystérieux ce M. Hébert. Il demeurait dans une maison qui n’a jamais connu une couche de peinture de sa vie, le long de la rivière, et quand il sortait, on voulait voir la grosse prune qui lui poussait dans le cou. On n’allait jamais dans son coin le soir de l’Halloween! 

La formation du diocèse de Winnipeg, qui comprend cette paroisse ainsi que les paroisses francophones environnantes, est très bien expliquée dans l'un des derniers écrits de Raymond Huel parlant de Mᵍʳ Taché. Cette conférence par Raymond Huel a été donnée le mardi 23 mai 2006, lors de la tenue de la réunion annuelle de la Société Historique de Saint-Boniface. Elle avait été très appréciée par l’assemblée. Les premiers comptes rendus du livret de la paroisse Saint-Sacrement 1903-2003 parlent de la paroisse Saint-Sacrement, telle que mentionnée auparavant comme étant une mission de la paroisse de Saint-Eustache, dans l’archidiocèse de Saint-Boniface. En ce temps-là, il y avait trop peu de colons qui voulaient s’installer dans la région d’Élie pour nécessiter la création d’une paroisse. On disait que c’était trop marécageux. Il est donc important de lire les écrits de M. Huel afin de comprendre le lien et ses conséquences.

Des prêtres de Saint-Eustache venaient célébrer la messe une fois par semaine à Élie jusqu’en 1907 après une dispute entre le terrain d’Éd. Roy du village et celui d’Élie Dufresne près de la rivière La Salle. Il faut croire qu’Élie Dufresne avait raison, car l’église a été construite sur son lot, et elle y est toujours d’ailleurs.

Les paroissiens avaient de la difficulté à s’entendre et cela a pris deux ans pour régler leur différend. L’hiver de 1910, un presbytère fut construit par Dosithé Bernardin et M. Douville. Dosithé Bernardin a sculpté un maître-autel sans clous et en a fait don à l’église. Il est là et sert encore aujourd’hui. Il a été béni le dimanche de Pâques en 1909 par l’abbé Boivin. La paroisse Saint-Sacrement a reçu officiellement son décret de l’archidiocèse de Saint-Boniface le 12 août 1909 et en 1910, M. et Mᵐᵉ Eddie Bernardin, cousin au second degré avec notre famille, firent don à l’église d’une statue de la Vierge Marie.

Un fait intéressant est que les paroissiens voulaient une grange pour abriter les chevaux. Alors M. Richard Désilets en a construit une. La paroisse demandait un montant d’un dollar pour un cheval et deux dollars pour deux chevaux et plus. L’abbé Giroux, qui fut le curé de Sainte-Anne pendant plusieurs années, a même causé des remous à Élie au moment de sa mort en 1910. (Je n’ai pas pu trouver la raison ni quelle ampleur elle a eu.) Toute la question concernant l’établissement d’une paroisse à Élie était tellement controversée. Le bon curé Halde, qui passa bien des années à Saint-François-Xavier, vint à Élie pour célébrer la messe. Lorsqu’il monta en chaire pour la première fois, une marche de l’escalier se brisa. Après s’être cramponné, il saisit un morceau de sa soutane et fit un saut en s’écriant : « Je suis trop pesant pour les gens d’Élie ». Ce qu’il faut savoir dans tout cela, c’est que j’ai connu le curé Halde et il ne devait pas peser plus de 110 livres (environ 50 kg), toute sa vie durant. À l’époque, c’est-à-dire 1915, il y avait 67 familles : 58 françaises et 9 anglaises pour un total de 401 paroissiens et paroissiennes, dont 378 français et 23 anglais. L’abbé Hogue fut nommé en 1916 curé d’Élie par Mgr Béliveau.

Ce fut le commencement officiel de l’assimilation d’Élie et d’autres regroupements religieux francophones, car ils faisaient partie de l’archidiocèse de Winnipeg. En 1928, la vieille église de 1912 a été démolie. La nouvelle église mesurait 120 pieds, incluant la sacristie, et a été complétée au coût total de 33 000 $. La bénédiction de la pierre angulaire a eu lieu le 3 juin 1920. Le solde de 13 000 $ fut payé en entier le 3 juin 1951. L’électricité fut installée par Paul Painchaud et son frère en 1934. J’espère que ma mère, Angèle Bernardin, n’a pas pensé que l’électricité avait été installée juste pour le baptême de son fils, Louis Bernardin ou Ti Louis, comme c’était l’habitude de raccourcir les prénoms. Il y avait Ti Jean, Ti Louis, Ti Georges, etc. 

Peut-être que ma mère Angèle Dupuis avait commencé à donner un coup de main au curé Hogue au presbytère. Je me souviens, qu’une bonne journée, autour du piqué, les bonnes mères s’échangeaient des nouvelles qu’on ne peut pas trop qualifier de commérages, mais, vers la fin de la journée, ces discussions devenaient de plus en plus osées, avec leurs commentaires, ou devrais-je dire, les sujets de conversation plus francs, sans trop manquer de charité.

Le sacrement de la confession devenait méthodique et commençait déjà à être embêtant, pour ne pas dire autrement. 

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Le couvent et l’école

La congrégation de Notre-Dame des Missions a été fondée par Euphrasie Barbier en 1860. Une petite femme française née le 4 janvier 1829. Elle est décédée le 18 janvier 1893. Mais cinq années et demie plus tard, un groupe de religieuses se rendit au Canada pour ajouter des maisons à celles qui étaient déjà en Angleterre, en France, en Nouvelle-Zélande et en Inde. Les premières religieuses résidèrent en Saskatchewan, ensuite à Sainte-Rose du Lac au Manitoba, suivi de Brandon et de Saint Eustache le 18 octobre 1901. Déjà, l’assimilation se faisait sentir par le Département de l’éducation qui obligeait les sœurs françaises à échanger leur diplôme français pour des certificats bilingues à condition que leur anglais soit satisfaisant.

Le 13 août 1905, les sœurs Marie-Eusébie, Marie-Saint-Alix et Marie-Sainte-Léocadie ouvrirent une mission à Élie. Hébergées dans deux petites chambres au-dessus de la vieille école, elles commencèrent à enseigner à soixante petits enfants le 3 septembre 1905. Rapidement, elles ont perdu les surnoms de corneilles et de sorcières pour des femmes aimables et pleines de compassion. Leur première maison à Élie, située au centre du village, brûla complètement le 1ᵉʳ janvier 1912. Elles retournèrent donc dans leur petite chambre en haut de la vieille école jusqu’en 1914, quand un terrain fut acheté pour y construire une école neuve de quatre chambres ainsi qu’un couvent. Le couvent existe encore. Abandonnées avec une grosse dette et des taux d’intérêt élevés, elles persistèrent de peine et de misère. Là, je comprends pourquoi mon père voulait augmenter leur salaire de 25 $ à 30 $ par mois.

Des cinq pensionnaires, deux ne pouvaient pas payer. Deux payaient seulement la moitié des frais et une payait le plein montant. Les Sœurs de Notre-Dame des Missions faisaient leur possible pour maintenir le français, tout particulièrement dans les villages de Letellier, de Saint-Joseph, d'Élie, de Saint-Eustache, de Grande Clairière en Saskatchewan et de Sainte-Rose du Lac. Partout où elles passaient, elles faisaient leur possible. Malgré tout, en 1890, la législature du Manitoba nous a enlevé nos droits.

Les Sœurs de Notre-Dame des Missions et leur couvent ont joué un grand rôle dans la vie des Bernardin, comme dans bien d’autres familles d’ailleurs. Le couvent était situé pas très loin au sud-ouest d’Élie, à proximité de la rivière La Salle.

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Topographie de la rivière La Salle*

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* Un mille à l'ouest du village d'Élie

Comme indiqué sur la carte, un bon nombre de gens étaient installés sur les rives de la rivière pour toutes les raisons que l’on connaît. Dans le livret du centenaire de la paroisse Saint-Sacrement, ça dit bien que les professeurs laïcs ont enseigné jusqu’en 1905 alors que les Sœurs de Notre-Dame des Missions vinrent à Élie pour assumer les responsabilités et l’enseignement des enfants. J’ai continué mes recherches pour en dire plus long sur leurs efforts à enseigner le français, maintenir Élie et respecter les francophones comme bien d’autres villages des alentours.

De mémoire et avec un peu de recherches, j’ai connu Marie-Anne-de-Jésus, Georgiana Barnabé, connue sous le nom de sœur Barnabé, décédée à Brandon le 23 mai 1980. Dans les années 1940-45, elle nous enseignait durant les premières années d’école. Je me souviens de sœur Agnès, petite et sans défense. Elle nous a enseigné en 3ᵉ année. Elle nous surveillait comme une mère poule et nous suivait de près dans nos leçons. J’ai perdu toute trace d’elle. D’après nous, elle était assez âgée. Sœur Agnès, dans les classes de 2ᵉ et 3ᵉ années, nous tenait sous surveillance et nous voulait le plus grand bien. Je ne sais pas où elle prenait son énergie, car elle ne devait pas être plus grande que 4 pieds et demi, elle nous donnait toujours des bonbons. Vous savez que le costume des Sœurs de Notre-Dame des Missions comprend deux grosses pochettes qui s’attachaient autour de la taille sous leur grande robe noire. Et là, il fallait trouver l’ouverture et ensuite fouiller pour trouver l’objet voulu. Quand c’était le tour des bonbons, ça prenait une éternité. Une fois que la petite boîte rouge d’Oxo était finalement récupérée, il fallait la retirer de tout ce linge et l’ouvrir pour enfin sortir le bonbon du jour et le donner. J’ai vérifié ce fait récemment auprès des Sœurs de Notre-Dame des Missions qui vivent dans le bois comme moi. Sœur June et sœur Gertrude se sont retirées à la campagne après avoir vécu une vie de missionnaire, surtout dans le Nord. Elles ne pouvaient pas s’adapter au luxe de la ville qu’elles trouvaient aussi trop bruyante.

Puis il y a eu sœur Renée née Gobillot. Après un séjour avec nous tel que mentionné plus tôt, elle tomba malade très jeune et mourut à Sainte-Rose du Lac au Manitoba. J’ai eu de la peine quand on nous a annoncé sa mort. De toute façon, la classe entière avait été marquée par son court séjour avec nous et surtout par sa mort précipitée.

Pour les 3ᵉ et 4ᵉ années, je crois que c’était sœur Germaine. Elle était très patiente avec nous. Nous étions indisciplinés et elle était trop bonne. Sœur Germaine parlait aux garçons et leur disait qu’une fille c’est comme une fleur, qu’il ne fallait pas y toucher parce que ça la ferait faner! Ah! Sœur Germaine! Si tu savais! Elle voulait nous faire peur, car c’est évident que c’est justement le contraire qui se produit! Le vrai problème est que les femmes font damner les hommes! J’aimerais que sœur Germaine soit encore là pour piquer une bonne discussion avec elle et aussi ses consœurs qui pensaient la même chose, mais n’en parlaient pas. Je l’avais rencontrée par la suite chez Eaton quand j’ai appris la télégraphie. J’ai fait mes excuses, pour toute la classe et surtout pour George Bouchard. Pour notre conduite de tannant. Je me souviens qu’elle nous lisait les exploits de trois petits enfants qui étaient toujours mal pris : « Les enfants perdus et retrouvés » et elle s’arrangeait pour finir à un endroit critique le vendredi après-midi et nous laissait en suspens jusqu’au prochain vendredi. Soit un des enfants était tombé dans la rivière ou perdu quelque part. Elle était trop bonne pour nous autres. Surtout les gars. La bonne sœur Germaine, elle était arrivée de l’Alsace le 21 janvier 1905, elle fit ses vœux perpétuels le 2 janvier 1911 et elle est décédée à Regina le 1ᵉʳ juin 1965. Je l’avais remerciée pour le travail qu’elle avait fait pour nous. Ensuite nous avons eu sœur Saint-Camille, une Barnabé de Letellier. Elle avait une main un peu plus forte et elle réussissait assez bien avec nous en 6ᵉ et 7ᵉ années. Nous avions réussi à prendre connaissance des examens du lendemain en grimpant la glissade à feu et en forçant la porte de notre classe. On ne prenait pas toutes les réponses afin de demeurer à notre niveau et ne pas éveiller les soupçons, et d’ailleurs nous avions des principes. Nous ne voulions pas de meilleures notes que les filles. Surtout Vernette Aquin, elle apprenait tout par cœur et n’aimait pas ça quand elle perdait des points.

Où es-tu Vernette? On ne pouvait même pas copier sur elle, alors moi, j’allais voir ma cousine Stella Bernardin pour me faire aider.
 

Ce ne sont pas tous les étudiants de notre classe qui pouvaient monter la glissade à feu. Il fallait avoir une certaine habileté, des bons gants et des bonnes chaussures. Sœur Saint-Camille est décédée à Saint-Boniface le 14 juillet 1960, l’année avant mon arrivée à Sainte-Anne.

Pour les 8ᵉ et 9ᵉ années, nous avions sœur Robert. Elle fit ses vœux le 9 avril 1918 et elle est décédée à Winnipeg le 13 mars 1974. Sœur Robert avait décidé de me donner la strap parce que j’étais arrivé en retard. Ce n’était pas la première fois. Surtout en hiver quand il fallait faire boire les animaux et pomper l’eau dans l’auge. Même après des explications et des notes de mes parents, elle ne pouvait pas comprendre que quand les animaux sortaient de l’étable le midi, c’était toute une cérémonie. Ah! Les vaches! Elles se grattent, elles se lèchent, elles boivent, elles s’étirent et elles recommencent. Finalement, elles entrent dans l’étable quand elles ont fini et toi, après tout cela, tu peux partir. Ce n’est pas une question de choix, ce sont elles qui décident. Quatre heures moins le quart venues, c’était le temps de la strap et voilà que sœur Robert était en action. Après quelques minutes, tout essoufflée, elle prend un moment de répit, j’en ai profité pour lui offrir de continuer, pour elle, pour pas que ça prenne trop de temps. Nous avions les mains dures comme l’enfer à travailler. Nous avions du travail qui nous attendait. Ensuite, pour les 10ᵉ et 11ᵉ années, le bon Dieu nous envoya sœur Marie-Sainte-Reine. Quel délice, quel cadeau! Elle était très sévère, mais appréciée de tous.

Quelle discipline! Elle disait silence une fois et c’était fini. Nous avons eu la chance de l’avoir pour nos dernières années. Nous partions champions dans notre temps. Merci sœur Sainte-Reine. Elle fit ses vœux perpétuels le 23 mars 1914 et elle est décédée à Saint-Boniface le 27 mai 1974.

Sœur Marie-Eugène-de-Jésus. Je ne vous ai pas laissée de côté, car vous ne m’avez pas enseigné. Mais on vous réservait pour votre doigté à gouverner les garçons dans la petite école. Et vous réussissiez très bien! Même avec Normand Bernardin, mon cousin, vous lui avez posé une question et pour des raisons inconnues, il ne répondait pas. En avançant vers lui et en répétant la question, encore il ne répondait pas. Arrivé à lui et un peu fâché de son comportement, vous lui avez sacré un coup de poing à la poitrine et Normand tomba absolument allongé sur le dos. Sa surprise et ses grosses bottines de soldat ferrées n’ont pas aidé! Sœur Eugène avait un don pour les élèves difficiles de comprenure. Elle était aimée de tous. C’est drôle de voir qu’elle venait de Sainte-Anne-des-Chênes. Elle prononça ses vœux perpétuels le 22 juillet 1911 et elle est décédée à Jacques-Cartier, au Québec, le 18 mars 1960. La très douce et très bonne sœur Ignatius de la Saskatchewan enseignait la musique. J’ai pris un an ou deux de piano avec elle. Je n’avais pas le temps de pratiquer et, de plus, les filles commençaient à me faire perdre mon temps et j’ai dû abandonner. Elle avait fait ses vœux perpétuels le 3 février 1942 et elle a disparu aussi mystérieusement.

Pour finir, Irma Rivard, une compagne de classe sous le nom de Marie-Nicol, fit ses vœux perpétuels le 24 janvier 1970 et elle aussi a disparu. Où es-tu Irma? Que fais-tu de bon, Irma? Et voici un compte rendu des Sœurs dévouées de Notre-Dame des Missions durant mes années à l’école d’Élie.

Le couvent est demeuré assez mystérieux par le fait même que la façade et les côtés étaient ornés d’épinettes presque aussi hautes que la bâtisse et touffues pour laisser très peu à l’œil. La clôture qui entourait le tout allait très bien avec l’idée que ce couvent hébergeait une communauté semi cloîtrée. Ça lui donnait un esprit de château mystérieux. Si tu n’avais pas de raisons spécifiques, tu n’y allais pas. Même avec une bonne raison, tu ressentais que ta visite dérangeait. Après avoir franchi les deux barrières de fer ornées qui longeaient le trottoir, tu pouvais voir apparaître un perron large et haut de huit à dix marches. En les montant une à une, tu pouvais constater que c’était un édifice de trois étages. Le vestibule bien vitré et un prélart glacial ajoutaient à la cérémonie de sonner la clochette et d’attendre. Attendre peut-être juste quelques minutes qui semblaient une éternité. Là, debout devant cette grille, on entendait une voix la transpercer. La voix était toujours précédée par un bruit reconnaissable si tu y allais souvent. Le bruit de pas rapide ou lent identifiait déjà la personne. Une porte qui ouvre et qui ferme et encore des pas. Enfin, la présence de quelqu’un derrière la grille et souvent une voix reconnaissable. Comme je disais, les sons et les bruits, la cadence des mouvements, la personne s’était vendue! Je n’ai jamais su comment et pourquoi c’était une telle personne ou une telle autre qui était assise là pour répondre aux visiteurs occasionnels. C’est certain que ce n’était pas quelqu’un qui était à ce poste de façon permanente. Souvent, c’était du personnel de la cuisine. Je reconnaissais le tablier blanc au travers du grillage. Souvent, aussi, c’était l’institutrice de musique sœur Ignatius qui se tenait proche de l’entrée pour recevoir les étudiants et les étudiantes pour des leçons de musique. Elle tenait toujours un crayon entre ses doigts. C’était pour nous faire des notes sur nos cahiers de musique.
 

J’étais très familier avec le couvent parce que je servais la messe souvent, et même deux messes par matin, pour le curé et le vicaire. Ensuite en revenant pour les classes, j’y allais pour livrer le la it du matin. À l’Halloween, c’est moi qui avais été choisi pour prendre les barrières en fer et les accro    her au bout des épinettes, et le lendemain les décrocher.

Ce qui ajoutait à la cérémonie d’entrée c’était le demi-baril en bois verni utilisé comme boiserie dans l’entrée. Gros comme un baril de 25 gallons coupé en deux. Une fois tourné vers les visiteurs, on pouvait y déposer différents objets tels qu’un paquet ou un gallon de lait qui permettait à la religieuse responsable de tourner le baril et de prendre le paquet, tout en disant un gros merci. Rendu au premier étage, il y avait, entre autres, des salons de réception, la cuisine, la salle à manger et un petit d’entrepôt. Dans la cave, c’était bien ordinaire : le chauffage, la buanderie, les entreposages.

Dans les deux autres étages au-dessus, il y avait la chapelle tout près du haut de l’escalier avec une petite sacristie, quelques bancs réservés au public. Il y avait un beau grillage discret qui était ouvert pour des occasions comme la communion. C’était difficile de tenir la patène et de regarder de l’autre côté du grillage en même temps. Le reste du haut, c’était surtout un dortoir et des chambres à coucher. Plus vieux, on nous demandait de faire certains travaux, d’enlever et de remettre les fenêtres doubles ou autres choses, et c’est là qu’on se rendait compte que c’était du monde comme nous autres. Au début, je me souviens, elles avaient un grand jardin. Elles étaient occupées à faire de la mise en conserve, des confitures de toutes sortes comme nous autres d’ailleurs. Il ne faut pas oublier qu’elles hébergeaient des filles de l’endroit comme pensionnaires et aussi des étrangères, pour accommoder des élèves qui venaient de loin et pour en remettre d’autres sur le bon chemin. Pour quoi que ce soit, elles étaient beaucoup appréciées par la majorité d’entre nous, mais trop souvent tenues pour acquises et pas toujours appréciées par certains de ceux qui les entouraient.

Je veux ajouter quelques mots au sujet de la chapelle. Elle avait un cachet tout à fait spécial. En haut de ce grand escalier qui faisait du bruit, on arrivait dans une chambre de 15 pieds sur 20 pieds avec un autel de proportion, tassé par les gens qui y venaient. C’était facile de s’y recueillir et les cérémonies qui demandaient de l’encens ajoutaient à la chaleur de la pièce. Parfois trop chaud avec nos manteaux d’hiver, vu qu’il n’y avait pas de vestiaire. C’est là que j’ai vu l’abbé Roy se retourner, comme je vous l’ai dit plus haut.

Dans nos moments libres, nous avions été choisis pour vider la grosse fosse septique qui accommodait le couvent. La raison principale, c’est que mon père Adonaï était l’un des premiers à avoir une fosse septique chez nous. Il l’avait construite lui-même cette fosse avec l’aide des ingénieurs du gouvernement en remerciement pour son travail dans le Nord. Tout ça pour vous dire que nous avions inventé des façons diplomatiques pour vider cette fosse septique. C’était un baril de 45 gallons installé sur le traîneau de l’étable tiré par un cheval. Il suffisait de plonger une chaudière attachée au bout d’une perche et de la transvider dans le baril jusqu’à tant que le baril soit plein.

Ce n’était pas tellement agréable d’aller répandre cela dans les champs. Même la jument Queen n’appréciait pas tellement cela. Elle le démontrait très clairement en poussant les oreilles par derrière. Tout cela pour vous dire que quand les sœurs ont entendu que nous nous étions installés pour faire ce travail, elles se sont empressées de nous demander de faire leur part. Après quelques fois, nous sommes tous arrivés à la conclusion que c’était trop pour faire le travail à la main et elles ont trouvé un camion équipé en conséquence. J’aimerais ici vous parler de nos compagnons qui nous suivaient à l’école. Vous vous souvenez des deux bernaches qu’Angèle soignait sur son perron et qui passaient l’hiver dans l’étable à la chaleur avec les chevaux. En été, quand il faisait beau, ces mêmes bernaches marchaient avec nous et nous accompagnaient à l’école en passant devant l’église et le couvent. Quand elles avaient de la difficulté à garder le pas, surtout celle qui s’était cassé une patte et qui avait repris un peu de travers, elles descendaient à la rivière et nous attendaient à l’écluse pour compléter le trajet à l’école un peu plus loin. Un bon matin, ayant accompli ses responsabilités, la bernache retournait à petits pas sur le trottoir pour reprendre la rivière et la maison. Une cuisinière laïque, nouvellement embauchée par les sœurs, vit une bernache sauvage à pied devant le couvent. La cuisinière s’empressa d’aller chercher une pioche derrière le couvent et revint en toute hâte pour mettre fin à ce fier oiseau. Je n’ai jamais mesuré en paroles l’intelligence de cette personne, mais laissez-moi vous dire que je ne l’ai jamais oubliée! Une bernache qui marche sur le trottoir sans peur, ça ne se tue pas! Faut être imbécile.

L’école était à la vue du couvent. La résidence de M. Albé Morrison se trouvait entre les deux. Je signale ce monsieur, parce qu’il a été l’homme d’entretien pendant des années. Comme celui que j’ai eu à la Villa Youville, M. Joachin Paillé. Ils étaient tous les deux des hommes responsables, aimaient leur ouvrage et donnaient un service exemplaire, au-delà de ce qui était stipulé et précisé dans les contrats. Chose qu’il est difficile de trouver aujourd’hui. M. Morrison, un vieux garçon, aimait jouer aux cartes à la salle de billard de M. Ménard du village tout en fumant un bon cigare qu’il tenait dans sa main, où il manquait un pouce. L’école principale d’Élie consistait en quatre classes. Elle accueillait des élèves du niveau de la 1ʳᵉ à la 11ᵉ année. Il fallait aller ailleurs pour des études plus avancées, soit à Saint-Boniface ou à Saint François Xavier, parce qu’eux aussi pouvaient accommoder certaines personnes comme nous. Quand une personne s’était rendue en 9e année pour les garçons et 10ᵉ ou 11ᵉ année pour les filles, c’est tout ce à quoi on pouvait s’attendre.

Comme je l’ai dit auparavant, la vieille école avait servi surtout pour les garçons. Pas riche, mais serviable. Les planchers en planches de deux pouces en bois de sapin étaient huilés et devenaient assez crasseux vers la fin de l’année. Les fenêtres et les cadres de porte étaient peints en vert pâle pour donner un peu de gaieté à la classe. Enfin, l’école était plus ou moins adéquate, mais peut-être plus que les maisons de l’époque de plusieurs de nos résidents. La première chose qu’il faut savoir, c’est que les Bernardin arrivaient toujours quinze minutes avant l’ouverture des classes et il fallait attendre sur le perron. Dieu sait que nous n’avions pas les vêtements étanches et chauds d’aujourd’hui. Même qu'il y en avait qui avaient le col du manteau retroussé!

C’était sœur Eugène qui devait raccourcir son temps du déjeuner, ou autre besogne, pour enjamber les bancs de neige et être la première à nous rejoindre pour ouvrir l’école afin de nous réchauffer avant de nous rendre à nos classes respectives. Vous connaissez les routines de l’époque. Toutes les Sœurs de Notre-Dame des Missions nous respectaient comme Canadiens français et elles faisaient tout en leur pouvoir pour que nous gardions notre français. On étudiait en français avec des livres français et anglais. Tous les livres étaient cachés quand l’inspecteur M. E.D. Parker venait. Il était charmant en plus d’être sympathique. Sachant ce qui se passait parfois, il demandait à la maîtresse de la classe s’il était possible que nous chantions en français; il n’avait pas besoin de le demander une deuxième fois. En passant, le chant était dominant dans toutes les classes de l’école. À des moments propices, nous avions des concerts à l’école et à l’église, même au couvent qui, durant les Fêtes, attiraient trop de fidèles, même pour les cérémonies du carême.

Je les remercie encore une fois de nous avoir montré le chant. J’en ai profité toute ma vie, à l’école, à l’église et pour des soirées.

Arrivé à Sainte-Anne, ça m’a été très utile pendant mes vingt-sept années de travail auprès des résidents de la Villa Youville, et aussi pendant mes vingt années à l’église où je chantais dans la chorale. Il ne faut pas oublier le groupe des Hypothéqués avec qui j’ai chanté pendant dix à quinze ans dans des concerts paroissiaux. J’ai subi un accident cérébral en 2003, ce qui m’a modéré beaucoup, mais j’aime encore turluter quand j’en ai la chance, même si j’ai plus de difficulté à garder la note. (Ma femme dit que je ne fausse pas même quand je fausse!)

Les filles jouaient à la balle au nord de l’école et les garçons au sud. À des occasions spéciales, surtout les vendredis, nous avions un genre de tournoi avec ou contre les filles. Tout allait bien, quand une fille, que je ne nommerai pas, prit le bâton et résolut de frapper plus loin que tout le monde. Elle se lança, manqua la balle et à sa grande surprise, trouva sa petite culotte à ses pieds. Les filles l’entourèrent rapidement pour lui donner la chance de faire les corrections nécessaires. Ce n’était pas si grave que cela quand on sait que nous venions tous de grosses familles, mais drôle, oui. L’étable des chevaux était située à l’extrême sud sur la propriété de l’école, mais ne servait plus. Parfois, les gars pour se protéger contre la pluie se réfugiaient dans l’étable. Pour faire de la gymnastique, on se mettait debout sur la crèche et on s’élançait pour attraper le deux par quatre qui joignait les cloisons. Une fois, distrait par le son de la cloche, je n’avais pas pris l’élan nécessaire pour rejoindre le deux par quatre et je suis tombé sur le dos. Je me suis levé une demi-heure plus tard en me demandant ce qui m’était arrivé! Je me suis retrouvé en classe, mais la maîtresse n’a jamais accepté mon explication. Encore une fois, j’étais mal-compris!

Le plus grand problème que nos mères avaient, après nous avoir trouvé du linge convenable pour l’école, comme tous les autres, c’était de nous trouver des sous pour soutenir les activités de l’école. Comme vous le savez tous, pour sauver les âmes des petits Chinois. J’expliquais à Albert Chung, le mari de Madeleine, la fille de Maria, ce que nous faisions. Il y avait de la compétition entre les classes. Il faut se rappeler que les sous étaient rares et en grande demande dans une famille de 8 à 10 enfants. J’allais oublier de mentionner les prières. En dehors de l’église et des cérémonies extraordinaires chez les sœurs du couvent, nous avions beaucoup d’occasions de prier à l’école. Les Ukrainiens et les autres nationalités qui s’adonnaient à vivre avec nous prenaient librement part à toutes nos activités. La plupart du temps, un ajustement se faisait sans remarques, ils participaient volontairement et de bon gré.

Je me souviens que quand les élèves du secondaire avaient été raisonnables durant la semaine, sœur Robert ou sœur Sainte-Reine nous donnaient la permission de jouer une partie de balle contre les filles.

Cela voulait dire que nous pouvions jouer cette partie dans le champ des filles au nord de l’école, cela signifiait aussi que c’était plus facile pour les gars de frapper des circuits pour la simple raison que la clôture était plus proche. Après chaque circuit, comme d’habitude, nous, les gars, nous nous jetions par terre, essoufflés. Immédiatement, on nous demandait de nous lever. Après un bout de temps, on se demandait pourquoi, tout à coup on s’est rendu compte que c’était parce que les filles portaient des robes! Ce n’était pas trop énervant pour la plupart d'entre nous, car on venait de grosses familles et ce n’était pas rare de voir passer nos sœurs accoutrées comme cela. Souvent, il était question d’aller voir un tel ou un tel pour faire augmenter le budget de l’école d’Élie par le Département de l’éducation à Winnipeg. C’était connu que nous apprenions l’anglais, mais les Sœurs de Notre-Dame des Missions nous enseignaient tous les sujets en français, même l’anglais en français. C’était la même chose que partout ailleurs dans les autres centres francophones, la cachette de livres, etc. L’inspecteur venait avec mon père et nous demandait discrètement si nous pouvions lui chanter l’Ô Canada en français.

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LES ACTIVITÉS SUR LA FERME

J’aimerais maintenant vous donner une idée générale des occupations de toutes les familles nombreuses de ce temps-là, les familles qui longeaient la rivière jusqu’au Canadien National et l’écluse, et quelques-unes plus loin qui faisaient aussi partie de notre vie de tous les jours.

Les travaux d’été

Je vais tenter de vous résumer les travaux d’été chez nous et dans les alentours. Après Pâques, avec l’arrivée des belles journées ensoleillées, nous commencions le ménage dehors. La maison avait déjà été préparée pour Pâques, les journées commençaient à être un peu plus longues, et cela nous permettait de faire du ménage, c’est-à-dire le nettoyage autour des bâtiments, la préparation des terres pour le jardin en même temps que celles des champs. Les classes à l’école tiraient à leur fin et chacun avait ses tâches à accomplir. Certains travaux extraordinaires étaient entrepris après que les tâches familiales avaient été accomplies.

 

La rivière qui coulait à flots tout près depuis deux à trois semaines nous causait des soucis quand elle dépassait ses limites. Mais en même temps, elle nous donnait un encouragement par sa propreté et son bouillonnement de fraîcheur. Chaque printemps, nous nous imaginions explorateurs en bravant ce cours d’eau. Soit en chaloupe, soit en radeau ou tout simplement sur une vieille porte qui pouvait nous porter, on se laissait aller par le courant. L’important, c’était de rejoindre le rivage avant d’arriver à l’écluse ou d’être pris à descendre la rampe qui laissait passer le surplus d’eau.

Nous étions donc occupés à préparer les jardins, à prendre soin des betteraves à sucre et à surveiller l’apparition du king head pour l’arracher.

Il fallait donner les soins nécessaires aux champs et aux récoltes, car ça faisait partie de nos revenus annuels, et c’est cela qui donnait de la stabilité à l’ensemble de notre famille. La surveillance du jardin, du commencement à la fin pour finalement profiter des récoltes à l’automne, qui nous donnait un peu d’argent de poche. On vendait un paquet de radis pour cinq cents, une bonne poignée de carottes pour dix cents, etc. Ce n’était pas une question de devenir riches, les gens nous en demandaient, il ne fallait pas trop les décevoir.

La cueillette des fruits sauvages arrivait en pleine force pendant les gros travaux d’été, ce qui entraînait une grande variété de mise en conserve pour l’hiver.

Nous avions en même temps des occasions de pratiquer des loisirs. Les parties de cartes des quatre coins de la paroisse étaient terminées, et là, on s’orientait vers la balle et d’autres jeux semblables, tout en se préparant pour nos pique-niques du dimanche. C’étaient les parties de balle dure qui attiraient le plus d’attention. Chaque village se volait des joueurs pour obtenir la meilleure équipe. On pratiquait les soirs de semaine après le travail et le dimanche après-midi. Toutes ces activités commençaient à nous donner un avant-goût des parties à venir, ou si vous préférez « les finales ». Une fois que les clubs de balle étaient constitués, on pouvait se permettre de jouer des parties ici et là tout en se préparant pour les compétitions éliminatoires. À tour de rôle, les paroisses telles qu’Élie, Saint-Eustache, Fannystelle, Saint-François-Xavier et Saint-Laurent, entre autres, se rencontraient à toutes les occasions possibles afin d’augmenter leurs chances dans les éliminatoires. Toutes les équipes avaient de la difficulté à gagner contre l’équipe de Saint-Laurent parce qu’elle avait toujours des lanceurs chevronnés. Nous avions aussi plusieurs rencontres de familles et d’amis qui avaient lieu tout naturellement durant les rencontres paroissiales et à chaque occasion qui se présentait. Ces rencontres finissaient aussi simplement qu’elles avaient débuté, les gens satisfaits de s’être vus une autre fois, et d’avoir partagé des expériences paroissiales ou même personnelles. Il fallait toujours être prêt à l’arrivée de la parenté. Nous avions les deux frères et les deux sœurs de mon père qui avaient de la famille en Californie. Et souvent, ils se pointaient comme un cheveu sur la soupe… durant la saison de nos gros travaux.

Je crois que j’ai déjà décrit la journée d’un pique-nique dans chacune de nos paroisses. Il y avait obligatoirement la balle, la roue de fortune, le marteau à tête ronde, les cerceaux, les chiens chauds, les cornets de crème glacée, et j’en passe. Durant les journées chaudes de l’été et après avoir travaillé dans les betteraves, on demandait la permission d’aller se baigner au pit à Désilets ou au pit à Hewko qui était en arrière de chez nous. Pour ceux qui ne savent pas ce qu’est un pit, c’est un trou dans le coin d’un champ servant à contenir de l’eau, soit pour les chevaux, soit pour le tracteur, ou tout simplement pour avoir de l’eau à portée de main.

Le pit à Désilets était situé à environ deux milles de la rivière, on marchait sur la voie ferrée pour s’y rendre, on avait le choix, c’était pour changer le mal de place. Il fallait toujours faire attention de ne pas se noyer, mais on n’y pensait pas trop. On savait tous nager et je suppose qu’on se surveillait les uns les autres. Je me souviens qu’à l’âge de six ou sept ans, après avoir mentionné que j’aimerais savoir nager, mon cousin m’avait tout simplement jeté en dehors du bateau et quand j’ai voulu suivre et m’accrocher au bateau, il donnait un coup de rame pour s’éloigner. Quand j’ai compris le jeu, j’ai fait un tournant de 90 degrés et visé la rive de la rivière; j'ai abouti dans un tas de vieilles branches, de fils barbelés et bien plus encore. Une fois rincé et toujours vivant, je me suis rendu compte que je venais d’apprendre à nager.

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Un jour, Norman nous accompagna sur le radeau et pour attirer notre attention, il nous cria « Regardez, je vais faire comme Tarzan » et, les mains les premières, se glissa doucement à l’eau. Après un bout de temps, plus de Norman, seulement un grattage sous nos pieds, et tout à coup une grande main blanche apparue sur le côté du radeau avec son propriétaire derrière criant pour de l’air. Sauf, mais un peu humilié. Une fois le nouveau pont construit par la municipalité devant chez Marcel, notre Norman était encore le premier à faire un plongeon du haut du garde-fou. Au moins vingt pieds de hauteur. Voilà Norman parti, les bras allongés devant lui. Nous étions témoins d’un vrai désastre, il s’était enfoncé dans deux pieds de vase, trois pieds d’eau et tout le reste qui dépassait. Une chance qu’il a frappé un trou de vase.

Notre passion, au printemps, c’était d’expérimenter sur la rivière avec nos radeaux, nos bateaux (faits par nous-mêmes). Quand, au printemps, l’eau s’était accumulée au-dessus de la glace, c’était amusant de se promener sur cette glace molle qui roulait devant le tracteur, et une vague d’un pied qui menaçait de nous engloutir si on avait le malheur d’arrêter, c’était un autre problème.

Après un long hiver de neige et de froid et un long printemps occupé par les excès d’eau et les chemins boueux, il fallait qu’on se mette à l’ouvrage pour faire face à un long été. Je dis long, parce que quand on est plus petit, le temps nous semble long entre le mercredi des Cendres et Pâques, entre Pâques et la fin des classes, entre la fin des classes en juin et l’ouverture des classes en septembre; et finalement, on avait l’impression que Noël n’arriverait jamais.

L’été enfin arrivé sur la ferme, il fallait synchroniser les travaux de peur qu’ils ne s’accumulent et qu'ils ne soient pas faits à temps. Il fallait refaire les clôtures à proximité de l’étable pour sortir les animaux. Cela nous permettait de faire le grand ménage non seulement dans l’étable, mais aussi dans le poulailler et les autres bâtiments existants. Il fallait nettoyer les débris accumulés dans nos grandes cours. Souvent, les racks à foin avaient besoin de réparation. Les sleighs mises de côté, il fallait graisser les essieux de wagons, aussi bien les petites roues en fer que les grandes roues de bois qui étaient d’une grande utilité sur nos chemins de terre. Il suffisait de desserrer l’écrou ou le gros taraud si vous voulez. Il fallait nous assurer que nous avions assez de moulée pour l’été, alors nous préparions avec nos agrains suffisamment de moulée pour en avoir jusqu’à la prochaine récolte. Cette moulée nourrirait les vieilles poules qui avaient fini de pondre ainsi que les poulettes qui étaient presque prêtes à prendre la relève et fournir des œufs à notre famille nombreuse.

Avant que les champs ne soient prêts à être travaillés, il fallait nous assurer de cribler le grain ou d’acheter du grain de semence. La semeuse qui servait une fois par année avait toujours besoin d’être nettoyée ou bien réparée, pour qu’elle soit prête au moment voulu. Nous nous servions encore des chevaux pour les travaux des champs. Il fallait s’assurer de les gâter un peu après avoir passé l’hiver dans le bois à travailler dans la grosse neige. Ce qui se faisait beaucoup à Kapuskasing en Ontario. Par le fait même, mon père avait acheté un tracteur Ford 8N, il pouvait faire le travail de quatre chevaux. Ça prenait moins d’avoine, mais beaucoup plus d’essence. Ordinairement, les labours avaient été complétés avant les neiges de l’an passé. Alors, aussitôt que les champs étaient assez asséchés pour que l’engin puisse y circuler, on les préparait pour les semailles ou la jachère. Nous avions toujours un ou deux morceaux de terre en jachère pour qu’elle se repose, et nous, ça nous donnait la chance de nous débarrasser des mauvaises herbes. C’était important surtout pour récolter du blé enregistré. Nous avions toujours un champ de betteraves à sucre, parce qu’on avait les mêmes résultats. Les betteraves n’épuisaient pas le terrain, et comme il fallait les sarcler, on pouvait détruire en même temps les mauvaises herbes de tout genre. Les semailles de betteraves à sucre se faisaient en dernier, et il nous fallait appareiller la semeuse pour qu’elle sème quatre rangs bien espacés pour accommoder le cultivateur à betteraves à quatre rangs et l’arrache-betteraves à un rang.

Il y avait beaucoup d’entraide entre les fermiers pour que tous les champs soient ensemencés dans le bon temps, sans cela, il n’y a pas de récolte. Les cultures demandaient de la pluie après les semailles et une ou deux fois avant les récoltes. Les betteraves à sucre demandaient deux rondes à la pioche et étaient cultivées trois ou quatre fois avec soin pour les récoltes à l’automne avant le gros froid.

Au début de l’été, il fallait installer aussi nos nouvelles abeilles dans leurs ruches bien nettoyées. Avant la venue des fleurs, il faut les soigner au sirop et surveiller que chaque ruche ne tue pas la reine, ce qui causerait un vrai désarroi. Le miel se ramasse après les récoltes. Nous en avions de 800 à 1000 livres chaque année.

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À la fin de juillet, et tout le mois d’août, il fallait faire les foins. Le long des champs, le long du chemin de fer et des chemins. Tout ce qu’on pouvait ramasser, sinon il fallait en acheter de Tom Dufour. Lui le montait en meulon et il nous fallait le charroyer en traîneau avec ses racks à foin tirés par les chevaux. C’était plus facile avec les chevaux de traverser les fossés pour rejoindre les meulons de foin dans le milieu du champ. M. Dufour avait toujours du beau foin de ses champs de fumier à canard. Le foin poussait très généreusement.

Durant les journées maussades, pluvieuses, c’étaient les réparations de clôtures et aussi la coupe du bois à la scie ronde pour les mois d’hiver à venir. Si ce n’est pas fait durant ces temps perdus, il faut le faire après les récoltes d’automne et parfois, il n’y a pas assez de temps avant les grosses neiges.

La préparation du jardin exige la même attention. Les plants délicats qui poussent près des fenêtres sont transplantés dans le jardin. Déjà, les plants tels que la rhubarbe, les asperges et l’ail percent la terre par la force du soleil. Et, après une bonne journée d’ouvrage aux champs et un bon souper, ma mère nous invitait à nous reposer dans le jardin tout en piochant et en arrachant les mauvaises herbes qui cherchaient à dominer les beaux légumes fragiles en même temps.

Il fallait enlever les cannes sèches parmi les framboisiers, la paille sur les fraisiers, pour qu’ils puissent mieux respirer et produire encore une autre année. Nous cultivions des framboises, assez pour en vendre, et des fraises pour les mettre en conserve. Des arbres fruitiers longeaient la clôture de l’est du jardin. Les pommettes, surettes un peu, étaient populaires pour nous enlever la soif et réveiller nos papilles. Les grosses prunes bleues garnissaient nos poches et rendaient le trajet vers l’école moins ennuyeux les premiers jours de septembre.

Nous avions tous les légumes possibles, jusqu’aux cerises de terre. Pas question de congeler quoi que ce soit dans ce temps-là, alors il fallait faire des centaines de pots de conserve pour nos réserves. Pour les desserts, on conservait dans des pots des poirettes (Saskatoon) et aussi des bleuets de Sandyland. Quand on était tanné des petites poires, la mère nous servait des bleuets, et quand on était tanné des deux, la mère nous servait les deux ensemble. On avait du plaisir avec ça.

Comme je l’ai déjà mentionné, nous arrachions les patates pour les déposer dans la cave de terre sous la maison. Un petit coin était réservé pour les betteraves rouges, tandis que les carottes étaient entassées dans des contenants de sable fin très sec. À cette période, nous avions tout le charbon voulu pour l’hiver, alors les portes de charbon étaient étendues sur les patates, ce qui permettait d’avoir de la place pour disposer de quatre à cinq douzaines de choux, queue en l’air, pour permettre à l’eau qu’ils contenaient de sortir. Ils pouvaient ainsi se conserver très longtemps.

Au jour le jour, c’était une autre paire de manches. En se levant, en été, il fallait traire les vaches et il ne fallait surtout pas être en retard. Quelques minutes seulement et tu avais des grandes oreilles tournées vers toi, accompagnées de beuglements et de grincements de dents. Souvent, c’était la mère qui entreprenait cette tâche pour en même temps voir sa vache, ou bien c’était Fleurette qui y allait pour en même temps faire le reste du train avec Fernand. Les autres filles étaient dans la maison à faire les besognes journalières, les lits, le ménage en haut et en bas, les repas, la vaisselle. Le lavage du linge était réservé pour le lundi, et les vendredis, c’était une bonne fournée de pain. Après l’école le vendredi, nous partions à la course pour arriver à la maison. Car le premier arrivé gagnait la croûte pour se faire une tartine à la crème (épaisse) recouverte de sucre brun. Si la crème absorbait le sucre, on y ajoutait une autre couche. Pour ne pas se la faire voler, il fallait l’asperger avec un peu de salive.

Pour ma part, j’ai été servant de messe pendant une douzaine d’années. Durant la semaine, souvent je servais les deux messes au couvent. Les dimanches et les fêtes, c’étaient les cérémonies et il fallait surtout ne pas toucher le ciboire! Aujourd’hui, je vois les jeunes manipuler ces choses à leur façon. En revenant (à la course) pour déjeuner, il fallait s’assurer qu’il y avait assez de bois pour le poêle de la cuisine, entrer de la glace pour l’eau à boire. Souvent, les poules et les poulets en demandaient eux aussi. En route pour l’école, il y avait la livraison du lait et des légumes, quand ils étaient prêts.

Venant d’une famille de douze enfants, après que nous avions fini nos travaux, nous cherchions à gagner un peu de sous. Je me souviens avec George Bouchard, à 6 ¢ de l’heure, on pouvait gagner 6 $ dans une semaine. C’est vrai qu’on n’était pas grands. C’était mieux que waterboy, après qu’on avait servi les autres, on pouvait nous aussi boire pour rien. 

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Journée typique en hiver

Maintenant, je vais tenter de vous décrire une journée typique en hiver, chez nous, le long de la rivière La Salle. Il me semble que les mois d’hiver étaient plutôt tranquilles à l’époque dans le sens que notre ouvrage se limitait aux choses que les hivers rigoureux nous permettaient de faire. Nous avions toujours de l’ouvrage de routine, mais ce n’était rien comparé au travail d’été. Les activités se ressemblaient d’un hiver à l’autre : l’entretien général, la réparation de la machinerie, le soin des animaux, voir à nettoyer le grain pour le printemps, à moudre les grains pour les animaux d’élevage, s’il le fallait. On profitait des belles journées encore ensoleillées pour charroyer les dernières charges de foin. En mars, même si la température était plus clémente, nous avions un sérieux problème avec les bancs de neige dans les champs et même sur les chemins de côté. Trop souvent, il se formait des bancs de neige en travers des chemins et ça nous occasionnait de renverser ou de perdre notre charge par un glissement sur les côtés. Il fallait chaque fois s’arrêter et couper le banc de neige avec une pelle pour que les lisses de notre traîneau puissent garder l’équilibre. Trop souvent, faute de temps ou à cause du froid, nous prenions des risques, et voilà que notre charge de foin glissait dans le fossé. Pire encore, s’il arrivait par malheur que les lisses glissent en bas des madriers sur notre fameux pont, il fallait refaire notre charge au complet à deux pas seulement de l’étable. Pour la maison, il fallait s’occuper du chauffage, des repas, de la vaisselle, entrer le bois, la glace et garder les seaux vides. Celui de la cuisine, tu pouvais le vider cinq fois par jour et il était toujours plein. L’autre seau, celui d’en haut, il fallait aussi le surveiller de près. Il fallait le faire disparaître discrètement et à des moments opportuns. Le long escalier n’aidait pas du tout. Une fois, en descendant l’escalier, le seau avait été échappé. Même après plusieurs nettoyages, on pouvait encore détecter une odeur suspecte.

L’hiver, les animaux étaient tous bien gardés dans l’étable. Le traîneau à fumier était logé dans la grande allée et rempli au fur et à mesure. Quand arrivait le samedi, l’étable était nettoyée bien propre et le traîneau encombré était charroyé au champ avec le tracteur. Quand il y avait trop de neige, on se servait d’un des chevaux, surtout la Queen et le grand King, car les deux étaient vaillants et aimaient rendre service.

Souvent après avoir aussi nettoyé le poulailler, la mère avait quelques courses à faire au village qui était à peu près à un kilomètre de chez nous. Alors, on mettait de la paille propre sur le traîneau et il servait bien pour des courses de la sorte. La chose qu’il fallait surveiller en tout temps était de ne pas laisser le traîneau glisser par en avant et frapper les pattes de derrière du cheval. On était devenu des experts dans ces cas-là. Et c’est pour cela qu’on pouvait difficilement laisser des étrangers conduire le cheval dans de tels cas.

Vous pensez que les poules ne parlent pas? Eh bien! laissez-moi vous corriger. À toutes les fois qu’on nettoyait le poulailler et qu’on avait fini d’étendre la paille fraîche, les poules se mettaient à marcher lentement, très lentement, en faisant des pas allongés, touchant par terre légèrement, et piaillaient fortement, bruit qu’on entendait seulement à cette occasion-là. C’était un piaillement qui allait comme ceci : PPPWWWAAAtt, PPPWWWAAAtt, PWAt, PPPWWWAAAtt, faisant toujours le tour du poulailler, ou marchant d’un bout à l’autre. C’était pour elles la fête de la semaine. Et aujourd’hui, elles sont élevées sur de la broche, pondent sur la broche, et sont récompensées par une mort pas tellement longue ni glorieuse après une vie courte et renfermée.
 

De temps en temps, en hiver, une poule pouvait être malade et même en mourir. Je me souviens d’une fois où cela était arrivé. Pour s’assurer de ne pas prolonger leur agonie, on la prenait par les ailes et par les pattes et on lui cognait la tête sur un arbre pour ne pas qu’elle souffre et on la jetait dans le tas de fumier. Quand il y avait trop de neige, parfois on entassait le fumier à quelques pas du poulailler et on y mettait le feu. Ça brûlait tranquillement, parfois pendant quelques jours. Un dimanche matin, je m’étais préparé pour la messe, car le dimanche j’étais un des grands servants. Tout propre, tiré à quatre épingles, j’étais parti de bonne heure, comme d’habitude. Une couche de neige était tombée durant la nuit laissant tout l’entourage d’une blancheur aveuglante. J’ai passé le pont de la coulée, et là je longeais le jardin quand j’ai aperçu un objet noir qui sautillait devant moi. Après avoir reculé de quelques pas, je me suis rendu compte que c’était la petite poule d’hier qui vivait encore.

Tuée deux fois en deux jours… ma messe était assez difficile à suivre, et je me sentais comme un criminel. Il n’y avait pas tellement d’ouvrage dehors à part le nécessaire. Nous étions pris dans une épaisseur de neige avec des chemins pas toujours déblayés, après un bout de temps on se sentait prisonniers de nous-mêmes. C’était toujours les femmes qui s’occupaient des activités au jour le jour à l’intérieur de la maison. Si ce n’était pas elles qui voyaient à tout cela, nous serions mal pris encore aujourd’hui.


Quand on pense aux réserves de bois, surtout pour le poêle de la cuisine, la préparation pour les visites anticipées pour les fêtes et les accouchements prévus et imprévus… Je vous dis qu’en ce temps-là nos bonnes mères avaient très peu de sympathie pour des grossesses imprévues. Elles disaient plutôt : « elle a voulu faire son lit, bien, qu’elle endure maintenant ». Les funérailles récentes et celles à venir attiraient beaucoup d’attention, surtout quand les personnes étaient gardées sur des planches longtemps avec peu de ventilation. Les raisons qu’on donnait parfois : que c’était la volonté du bon Dieu, ou elle le méritait bien, elle va être tranquille, etc. On gardait le meilleur pour la fin tel que les visites paroissiales qui se faisaient annuellement, religieusement. Ces visites étaient attendues avec plaisir par certaines familles et avec méfiance par d’autres familles. Et toujours cet échange d’opinions variées pour ne pas dire colorées des femmes réunies autour de ce piqué qui maintenant subissait ses derniers points. Comme dans bien des cas, il y avait des personnes, qui pour une raison ou une autre partaient avant. Celles qui avaient des secrets plus intimes traînaient derrière pour pouvoir se confier à l’une ou l’autre et trouver un peu de consolation. C’était souvent des remarques qu’elles avaient reçues au sujet de la famille grandissante ou de leurs devoirs envers leurs maris, et souvent rappelées en chaire le dimanche ou à tout autre moment opportun.

Une grosse famille, dans une maison rarement grande, difficile à chauffer, sans commodités, avec très peu de revenus, un tel contexte pouvait insécuriser les gens. Les filles de chez nous, elles, à part l’école, les études, la vaisselle, et quelques fois la visite de leurs amies, étaient pas mal occupées. Même avec de grosses familles et très peu d’espace pour bouger dans nos petites maisons, il fallait souvent se tasser et faire de la place pour nos visiteurs.

La radio nous tenait au courant des nouvelles avant les « News Release » que l’on voyait dans nos salles de cinéma, et souvent après. Vers cinq heures, à l’heure du souper, nous avions le programme : « Un homme et son péché, Les Belles Histoires des Pays d’en Haut » de Claude-Henri Grignon. Chez nous, au Manitoba, on captait les ondes de Bismarck, aux États-Unis. Nous avions une très pauvre réception. Le père insistait sur le silence pour bien entendre la porte du haut côté qui se lamentait chaque fois que Séraphin visitait son or. Bien entendu, c’était défendu à Donalda d’y entrer, sauf peut-être pour nettoyer. Elle se contentait de brosser son plancher à genoux avec la cendre du poêle et un peu de « lessi » dans son eau, et quelques fois, au repas, manger de la mélasse avec ses galettes de sarrasin. Ce n’est pas facile pour une dizaine d'enfants affamés autour de la table de ne pas faire de bruit.

La radio, c’était précieux, installée au bout du salon et fixée sur une petite tablette de coin afin que personne n’y touche plus qu’il ne faut. Il fallait payer un permis annuel pour posséder une radio, si je me souviens bien c’était un montant de cinq dollars. De temps à autre, chacun à leur tour, on pouvait entendre le curé Labelle, le Roi du Nord faire ses déclarations ou bien parler au premier ministre de cette époque. Ou ça pouvait être le père Ovide qui réprimandait la fouine. Même Todore qui faisait son jars en avant de Mariana.

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